inactualités et acribies

Non, l’eau n’est pas toujours douce et la note est salée…. mais “Forsan et haec olim meminisse juvabit ” (Virgile, Enéide, I, 203)

11 Janvier 2017 , Rédigé par pascale

   Au 8ème et dernier des chapitres de la première partie de ce Carnet de voyage, l’auteur* dit "Adieu à son lecteur" et le prie de bien vouloir le laisser là, las…. Pourtant, Il reste encore 227 pages, 227 pages devant soi. Et dans les 125 précédentes, Alain Borer décide de ne pas décider, “lire ou partir“ n’est pas une question, on ne voyage pas seulement à travers la planète mais à travers la bibliothèque. Belle est la compagnie de ceux avec qui nous embarquons, une liste serrée de plus de 7 pages, en fin de volume…. Décidément, Le ciel & la carte, ne sera pas de tout repos.

   Que l’écriture soit un voyage, la métaphore est devenue lieu commun, mais Alain Borer est tout sauf commun, dans l’usage des mots, leur polissage, leur placement, leur déplacement, leur précision qui l’oblige, leur restauration qu’il exige. Une palingénésie ballottée, des phrases qui chavirent et houspillent la mémoire qui s’exécute et brave tous nos oublis. Les livres emportés sont ceux des lectures passées dans notre passé, toujours présentes, comme s’il allait de soi qu’on ne puisse s’y soustraire et Alain Borer ne voyage pas avec des œuvres qu’il invite ou convoque, c’est juste l’inverse, il en est définitivement l’habitant érémitique….

  Mais il voyage. Exactement parlant, monté à bord de La Boudeuse, par circonstances et divers avènements d’évènements, Alain Borer prend une décision définitive, quoi qu’il se passera, il l’écrira. Que cela plaise ou non. “… tout livre honnête devrait prendre congé de son lecteur au premier tiers, et continuer seul comme un train dans la nuit…”. Nous décidons d’être passager clandestin, et poursuivons, bien sûr. Il en a trop dit, nous n’en avons pas assez. Commencent alors les Chapitres émétiques. Quel mot trouver, à notre tour, qui convienne à cette éblouissante démonstration que l’on peut tout écrire, pourvu qu’on sache écrire… entendez, faire des phrases ne suffit pas. Il faut les mots et les tournures pour faire du bruit, avoir la migraine, être en bordure de néant, sortir ses tripes, vaciller et vouloir mourir, il faut rendre corps, car pour l’âme, c’est déjà fait. Kénose et naupathie au-delà de tout et au seul fil des mots. Le bateau devenu son tyran d’eau. Les phrases perdent leur ligne d’horizon, on en voit qui roulent de droite à gauche de la page. Trois lettres suffisent, pourvu qu’elles soient scandées à vous battre le crâne sans répit… sans répit… sans répit…. Invitation en enfer. On y perd même l’obligation d’écrire noir sur blanc… Il (me) faut être elliptique, dé-voiler serait une faute, un crime, une atteinte coupable à ce livre à nul autre pareil.

…“ se sentir heureux par le corps, s’abandonner comme le cachalot gourmand dans un nuage de krill…” plus qu’heureux, riant aux éclats, éclatant de rire, ré-incarné, ressuscité, rafistolé, réparé, Alain Borer, descendu de sa Gerbeuse, nous livre aussi et enfin, une magistrale leçon de géopolitique, d’ethnologie amoureuse, d’usage du monde. La xénélasie, ou la dernière tentation du corps abandonné à la domination océane, n’est plus. Parce que le temps spécifique du voyage, c’est le présent intense. Les Chapitres mythiques, les derniers, le sont par l’alliance immémoriale de notre planète avec l’eau quand elle se fait lustrale après avoir été létale. J’inviterais bien Thalès de Milet au banquet, pour qui l’eau est au principe de tout.

    J’aime particulièrement, pour qualifier l’ouvrage d’Alain Borer, l’expression hilaro-tragique, qu’en 4ème de couverture j’ai lue après-coup. On peut ne pas me croire. C’est pourtant, sans filet, ni bouée, ni flotteur que je me suis lancée. Le ciel & la carte est un livre où il faut plonger les yeux fermés… auquel on doit faire confiance, quoi qu’il dise et quoi qu’il en soit. Un livre qui décoiffe savamment. Qui vous prend en main, et ne vous lâche pas. En général, on dit plutôt l’inverse.

*Alain Borer, Le ciel & la carte, Carnet de voyage dans les mers du Sud à bord de La Boudeuse. Seuil. 2010

 

 

 

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