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quand Montaigne monte à Paris

5 Janvier 2017 , Rédigé par pascale

   Avoir vingt ans à Paris, venu de la province par décret paternel pour y étudier le droit, la civilisation grecque, probablement un peu de médecine, et bien que soumis à haute et discrète surveillance de parents et connaissances, que de bonheurs, que de promesses de souvenirs, que d’occasions de mettre en œuvre l’ardent désir de voir, de savoir, de savourer !

  Dans les années 1550-1555, Paris est pour Montaigne une ville studieuse et courtisane, mais aussi inquiète, dangereuse, violente. Depuis bientôt dix ans, de sombres édits stipulent tour à tour que la délation d’hérétiques est un devoir, qu’il faut remettre les livres interdits au Parlement, ou risquer la pendaison. Les librairies sont donc régulièrement visitées, les autodafés pratiqués, perquisitions, arrestations et supplices de même.

   Mais Montaigne adore Paris. Elle a mon cueur des mon enfance, depuis qu’il la découvre jeune homme, puis homme jeune, l’enfance ne s’arrêtant qu’à la majorité légale, c’est-à-dire 25 ans.

   Il y a à manger chez les cabaretiers, dans les auberges -Montaigne connaît Le More, l’une des plus célèbres- à tous les prix, et pour tous les goûts : du porc pour les plus pauvres, du chevreuil pour les plus riches. De la viande ravitaille encore régulièrement la capitale depuis les provinces, tant que les guerres religieuses n’ont pas encore tout dévasté. Pour acheter des fromages normands à Paris -livarots et pont-l’évêque- aller chez le regrattier, et du beurre, du lait, venus de la campagne proche ou des couvents voisins.

   Montaigne, à l’accent gascon très prononcé et très remarquable - la barbarie de mon creu - aime les rues de Paris, les artisans de Paris, le parler de Paris. Peusse-je ne me servir que des mots qui servent aux hales à Paris, avouera-t-il, non qu’il préfère le François au Gascon, loin s’en faut, mais tout dialecte, d’où qu’il vienne, sonnera toujours juste aux oreilles de ce petit paysan éduqué au rythme des périodes latines.

   A cette époque où le fougueux Montaigne apprend de Paris tout ce que la campagne n’a pu lui donner, il fréquente le Collège Royal, les quartiers élégants de la rue de la Seine et du quai des Augustins. Il visite les de Villeneuve, ou les du Faur, recommandé à eux par son père, ou encore Guillaume de Lur-Longa, un confrère de ses oncles dont il retrouvera bientôt le nom sur la première page du Traité de La Servitude Volontaire de La Boétie.

   Il arpente les rues marchandes, rue de la Harpe, rue Saint-Denis. Il se promène le long de la Seine, où les maisons se regroupent selon le métier de leurs occupants. La rue de la Vieille-Pelleterie, par exemple, compte autant de moulins sur l’eau que de maisons le long des berges, artisanat oblige, ce qui donne au fleuve parfois des teintes étonnantes et le plisse comme une étoffe qu’on aurait sur lui souplement étendue.

  Dans quelques années seulement, il pourra admirer les Tuileries dont la construction commence en 1564, et bien plus tard encore -mais un peu avant qu’il ne quitte le Parlement de Bordeaux- le Pont-Neuf, dont la réalisation fut maintes fois remise, ajoutera un pont aux déjà nombreux de la capitale.

 

 

 

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D
C'est "l’ardent désir de voir" qui poussait Pétrarque à voyager. Montaigne y ajoute celui "de savoir, de savourer !" Il réconcilie -et Pascale avec lui- savoir et saveur. Il redonne du goût aux mots, le goût des mots: l'envie d'écrire.
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