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...actualité de l’inactuel...

17 Février 2017 , Rédigé par pascale

Au début du XVIIème siècle, la Chine eut un franc succès. Voilà un pays mystérieux, immense, aux mœurs raffinées quoique non chrétiennes, à l’organisation politique et sociale sévère, à la morale rigoureuse mais apparemment convertible en préceptes jésuitiques, aux principes religieux analogues aux catholiques pour le célibat des prêtres, la pratique de l’aumône et de la pénitence, le recueillement aux offices. Le bon Père Ricci en fit son affaire à titre privé au point de s’installer définitivement et mourir à Pékin à 58 ans.

Ce siècle ne ménageait décidément pas ses efforts pour connaître l’Empire Céleste. En ses quinze dernières années, plusieurs ambassades furent envoyées par Louis XIV, qui en rapportèrent force détails dans des relations aussitôt publiées. Après treize mois de mer, l’une d’elle, conduite par le Chevalier de Chaumont arrive enfin pour y demeurer deux mois et demi! Tout ce que la France compte de bon goût et d’hommes d’esprit en eut connaissance, puisque Saint-Evremond put la lire, depuis son exil anglais, et quelques années plus tard, un second livre rédigé par un des premiers directeurs de la Compagnie des Indes nouvellement créée.

Le Révérend Père Ricci* parlait et écrivait le chinois. Il préconisait « beaucoup de douceur avec ces gens ». Il s’agissait il est vrai, de concurrencer l’agressivité portugaise et castillane et faire valoir une meilleure image -presque exclusivement italienne, d'ailleurs, dans la première moitié du siècle, dix-septième.

Il a de solides connaissances en mathématiques et en astronomie -et même ne serait-il pas un peu alchimiste?-, il a porté depuis l’Europe des objets curieux, livres, peintures, horloges. Habilement, il ne cherche pas -du moins en apparence- à imposer le christianisme comme une intrusion étrangère, mais à faire prendre conscience aux Chinois lettrés des adaptations possibles de leurs croyances à sa foi.

Le Révérend Ricci, dans sa démarche tolérante et conciliante, pour autant que ces mots ont un sens entre la fin du XVIème et le début du XVIIème siècle, eut conscience que la pratique de la langue, le respect des règles de politesse et de civilité, sont les codes d’accès en toute terre étrangère. On aimerait croire, pour quelques minutes, que l’Occident fut parfois moins tyrannique, se souvenant qu’un siècle après la disparition du bon Père Ricci, Leibniz -qui ne pratique pas le chinois et n’a jamais mis les pieds en Chine bien qu’il le regrette-, consulte les textes et cherche avec un certain intérêt ce que la pensée occidentale, comprenons chrétienne, pourrait bien retenir des doctrines chinoises, et non l’inverse, au risque d’un excès de naïveté. N’était-ce pas pour mieux vérifier mais sous une forme plus généreuse, qu’il s’agit toujours de la même question : les Chinois seraient-ils des Occidentaux qui s’ignorent? Ce à quoi il semble que Leibniz réponde oui, car il y a chez eux des principes spirituels supérieurs à la matière, et donc l’expression d’une pensée de la création…

Leibniz cherche pourtant avec une certaine honnêteté à ne pas reproduire l’erreur de ceux, seraient-ils philosophes, qui veulent établir des équivalences terme à terme. Pour lui, le premier principe chinois Li, n’est pas Dieu, le Dieu créateur et tout puissant des croyants chrétiens. Veut-il d’abord, comprendre la pensée chinoise en elle-même et pour elle-même, dans sa cohérence, quitte à jouer d’audace en affirmant que les Chinois doivent avant tout retrouver leur pensée originelle, fondatrice, celle de leurs Anciens, revenir à leurs sources propres? Il semble qu’en ces termes commence la fameuse lettre à Monsieur de Rémond* où il montre comment les Chinois ressemblent aux Chrétiens, que leur morale est admirable, leur théologie naturelle plus ancienne encore que la philosophie grecque, que nous sommes bien imprudents et présomptueux de vouloir les détruire, alors qu’il serait seulement judicieux de leur donner « un bon sens ». Mais quel est ce sens, et en quel sens est-il bon, s’il doit être occidental, voire leibnizien?

*1552-1610

*9 avril 1716, soit quelques mois avant la mort du philosophe (1646- nov 1716)

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D
Actualité de l'inactuel, c'est exactement cela.
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P
Ce révérend Matteo Ricci fut, semble-t-il, un homme bien, et non un homme de biens...<br /> (très belle bio, édition Savator, 2010, traduit de l'italien, lue bien après avoir rencontré le bonhomme par d'autres biais).