inactualités et acribies

2 cm x 2 cm = 4 cm2 de pur bonheur

26 Août 2017 , Rédigé par pascale

Non, la bergamote n’est pas la spécialité de Bergame, mais le fruit du bergamotier. De la Lombardie à la Calabre  -j’y reviens-  c’est toujours l’Italie. Mais point encore la Lorraine. Avec ou sans sabots. De quelle diablerie ce sortilège géographique est-il l’annonce ?

Mystère et boule de gomme. Gomme historique plutôt… qui colle (encore) un peu à la Sicile, si l’on veut bien retenir que René II de Lorraine fut aussi roi de notre île.  Dernier quart du XVème siècle, René grandit dans les terres angevines de son grand-père, et la Lorraine, il la gagne à la loterie des héritages et des successions nobiliaires ; la Sicile, partie prenante du Royaume de Naples, lui fut offerte pas des sujets en révolte, juste avant que le roi Charles VIII ne la lui interdise, pour se la mieux réserver… Avec autant d’embrouilles royales et guerrières on a pu jaboter approximations  fruitières et botaniques aux fins de croire que la Lorraine connaissait la bergamote depuis ces temps-là.  Lui dessinant même un itinéraire édifiant : de l’Italie à Nancy par les pèlerinages jusqu’à Saint-Nicolas-de-Port, basilique érigée par…. notre René le Lorrain, ci-dessus rencontré ! Mais comment attester l’arrivée sûre et certaine du fruit du bergamotier en ces temps, en ces lieux. Et pourquoi là ?

Bergamotte (sic) est un fruit d’odeur, dit Le cannamesite français ou nouvelle instruction pour ceux qui désirent d’apprendre l’office (….) ouvrage de MDCCLI, qui poursuit : (…) tiré d’un poirier bergamotte* : on dit que l’origine vient, de ce qu’un certain Italien s’avisa d’enter une branche de citronnier sur le tronc d’un poirier bergamotte ; on les confit de même que les citrons ; on peut les confire par quartiers, par zestes ou entiers, cela dépend de la beauté des fruits & de la volonté des Officiers**… Mais non, la bergamote dont nous parlons n’est pas celle-ci ! La nôtre vient de Calabre –la revoilà ! et la vérité bonbonnière sort certainement des chaudrons d’un certain Lillich, confiseur de son métier, qui aurait eu l’excellente idée d’ajouter quelques gouttes d’essence naturelle de bergamote à du sucre cuit, cela se passe dans la seconde moitié du XIXème siècle.

Bien que nettement plus factuelle, je préfère cette histoire : elle sent si bon déjà ! La Bergamote de Nancy va y perdre un ‘t’ mais devenir pour toujours, la quintessence de toute délectation terrestre, et peut-être bien céleste. Je parle pour moi, bien sûr.

*ce qui s’est avéré faux pour nos douceurs lorraines

**qu’on se souvienne que les Officiers officient aux Offices (cuisines) !

L’origine exigée calabraise de l’huile de bergamote est fixée dans un cahier des charges. Rarement obligation ne fut si douce à mes papilles. Le bonbon qui tourne et tourneboule en bouche bien qu’il soit parfaitement carré,  a fait un long et beau voyage si l’on s’en tient à son substrat : sans le bergamotier de Calabre, point de Bergamote de Nancy. Je reste confondue devant tant de précisions, et ce n’est pas fini ! couleur, poids, goût, emballage, boîtage… les accords parfaits de la concision et de la justesse comme conditions d’accès à l’excellence. Que ne garde-t-on un peu plus souvent cette règle majeure, qui vaut en confiserie, en musique, en écriture…. Une forme d’austérité pour parvenir à l’élégance. Simplesse (terme encore en usage aux premiers âges de la Bergamote (ma révérence…)) et sobriété des ingrédients, générosité somptueuse du résultat.

Chrysobéryl au palais de toutes mes gourmandises, pierre précieuse jaune-or, jaune clair, jaune citron, ambre, cuivre, qui a peut-être emprunté son ocre doré à la mirabelle, autre délice lorrain,  autre malice, autre célébration d’un bout d’enfance si colettien. Les Bergamotes de Nancy comme autant de tesselles pour des mosaïques plus sûrement passées qu’à venir, et d’erratiques bulles d’existence qui crèvent en surface comme lave d’un Etna ancien tout à coup réveillé : la marmite où cuisait la confiture de mirabelles -et à côté celle des quetsches, violettes et oblongues comme des chapeaux d’évêque- je ne cessais d’en observer les métamorphoses, instruisant sûrement déjà là, une fascination cristallisée pour le cratère du volcan empédocléen.

Sans le savoir, bien sûr. Bien sûr ! Par quels chemins et dans quels enfouissements imparfaits les pavements de ces itinéraires d’un autre âge sont-ils revenus ? et comment le petit quadrilatère gorgé de sucre, de lumière et d’enfance, dans une papillote de papier cristal qui excite les yeux et les doigts, minutieusement et individuellement enveloppé pour mieux impatienter la langue, comment deux à cinq grammes de sucre d’orge élémentaire alésé au laminoir des ateliers, comment se peut-il qu’un si simple bonbon fasse éclater tous les savoirs constitués et reparaître d’anciennes et archaïques émotions ?

[Merci à Fr&Fr d’avoir rapporté de leurs pérégrinations estivales ces petits morceaux des vacances mosellanes -Nancy est bien en Meurthe-et-Moselle, mais je 'vacançais' à Metz, Moselle- de mon enfance. Ou comment, d’une confiserie à une synecdoque, on  bâtit une existence entière de gourmande.]

[Clin d’œil amical à Denis M.]

 

 

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P
douceur du bonbon, dureté du temps qui passe aussi, un peu, non?
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D
"Les Bergamotes de Nancy comme autant de tesselles pour des mosaïques plus sûrement passées qu’à venir, et d’erratiques bulles d’existence qui crèvent en surface comme lave d’un Etna ancien tout à coup réveillé:" la vérité bonbonnière sort, une fois de plus, de la bouche des enfants!
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P
Plaisir partagé!
Bergamotes dégustées, émotion longue durée!
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F
Merci, Pascale, pour ces quelques grammes de retour en enfance, sous l'égide gourmande de la "Dame au papier bleu"...
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