inactualités et acribies

et pendant ce temps, je lis encore

3 Août 2017 , Rédigé par pascale

 

 

Un homme libre

Il était seul, ce soir-là. Seul à être authentiquement lui-même, mais sans pouvoir, sans force. Ceux qui, comme lui, avaient accepté de participer au jeu de la parole publique, étaient bien mieux armés, ils avaient tant à dire ! on les voyait, là, assis en cercle sous les oliviers d’une place d’Agrigente, convoqués par quelque riche négociant grec, avide d’un savoir rapidement acquis. Tous, ils avaient plutôt de l’aisance dans la parole, voire dans le geste. Juste ce qu’il faut de distance et de mépris habile pour le savoir officiel, ou les questions apparemment faciles. Tous, ou presque tous, ils ont justifié leur place dans la cité, leur rôle et leurs gains. Tous, excepté lui, ont parlé sottement. Parce que rapidement. Et déshonoré le nom de la Déesse, Alètheia. On demanda, chacun à son tour, pourquoi il était philosophe. L’un pour conseiller, un autre pour douter. Pour se révolter. Pour savoir, pour connaître. Un seul affirma l’être pour lui-même, un seul osa dire pour être. Tout simplement pour être. Pour exister dans la coïncidence du vivre et du penser, du faire et du dire, du boire, du manger, du sentir et du réfléchir. Pas l’inverse. On l’écouta. Une assemblée de philosophes est quasi policée. Mais on ne l’entendit point.

Et voici comment je compris dans quelle modestie il fallait maintenir ses idées pour qu’elles demeurassent fortes et vraies. Comment Empédocle avait bien pu osciller entre le faste et le voile. Je me souvins d’Hölderlin élisant la morosité d’Empédocle contre la croyance démagogique, c’est-à-dire versatile, l’autorité lumineuse de l’homme seul contre la servitude de la mode. Empédocle qui choisit de renoncer après avoir accepté (pour échouer, évidemment pour échouer!) la civilité, les affaires publiques. Plus j’observais le jeu cruel d’une réunion de sophistes singeant une académie de sages, mieux je comprenais la vérité d’Hölderlin : Empédocle ne fuyait pas vers l’Etna l’erreur ou l’ignorance de la foule, et n’allait pas, un peu plus tard, refuser le pardon et les pleurs des Agrigentins, leurs aveux puis leur reconnaissance. Non, Empédocle montait vers l’Etna, en homme libre. C’est-à-dire seul.

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P
ascension douloureuse aussi avant la délivrance.
Merci encore Denis pour ton assiduité de Septembre!
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D
Mongibello, Montegibello, Monte Jebel. Quand on remonte, comme Empédocle vers l'Etna, à l'origine.
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P
Lu, j'ai envie de dire, bien sûr, Les Enfants Tanner. Souvenir, en effet de belles pages.
La solitude n'est pas l'isolement, il me faut parfois l'expliquer... l'être chez soi en soi qui vaut tellement mieux que l'être nulle part chez les autres.
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L
Je retiens la dernière phrase, magnifique et si vraie !
L
Majesté de la solitude chez, avec Robert Walser:
http://lorgnonmelancolique.blog.lemonde.fr/2013/03/07/majeste-de-la-solitude/
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