inactualités et acribies

le philosophe normand

30 Août 2017 , Rédigé par pascale

Et gentilhomme. Ce qui écarte d’emblée le portrait d’un contemporain, si le doute avait éraflé les mots…

Si m’en croyez et me faites l’honneur de me suivre, je vous mène en terre de brouillards, de chemins creux et grasses glèbes, là où le bocage enclot de petites surfaces et les nuages bas et gris achèvent d’enclaver un paysage toujours alors à portée de main mais pénétrable, brumailles, crachins, frimas, autant de déclinaisons effilochées de vapeurs et de gouttes. L’humidité mange les troncs et les feuilles, les branches esquissent des abrégés de formes, des ossatures noircies par les eaux engorgées dans leurs fibres. Il en est toujours ainsi de nos jours.

Aussi, quand l’ire royale, très ombrageuse à l’égard des paroles affranchies, exige par la voix de Mazarin, que Charles Le Marquetel  quitte la France, on veut bien croire qu’arrivant en Angleterre après un court séjour en Hollande, ce n’est pas le climat qui lui fit misère. Le Marquetel de Saint-Denis, pour être précis.

Du village de Saint-Denis-le-Gast (aujourd’hui département de la Manche) celui de son enfance normande, où le domaine familial à l’abandon existait encore il y a peu, je peux en attester. Monsieur de Saint-Evremond (Charles Le Marquetel) en était le seigneur. XVIIème siècle.

Pendant plusieurs années j’ai cortégé Saint-Evremond. Lu et relu et décortiqué et désossé tous ses textes, correspondance comprise. Soit on l’avait oublié, soit il était de bon ton de le déprécier, pas assez philosophe pour les uns, trop peu rigoureux pour les autres. C’est tout pareil. Pourtant notre homme a de quoi plaire. Lecteur affamé de Montaigne, et très bon lecteur au risque a posteriori du mimétisme d’écriture, admirateur insatiable de Corneille, correspondant attentif et fidèle ami de la belle mélomane musicienne et femme de Lettres Ninon de Lenclos,

amoureux transis dans la froideur londonienne d’Hortense Mancini (duchesse de Mazarin, nièce du Cardinal) contempteur infatigable de la mode des jeux   auxquels on se livrait sans compter dans le salon de la dame et de sa sœur la duchesse de Bouillon, mais sans lui. Il faut le lire décrivant la fureur de la bassette qui ôte à sa douce la raison pure et tranquille.  Révérant les vrais héros, capables de passions hors du commun, les seules qui vaillent à ses yeux, Alexandre, Hannibal, Condé –sous la bannière duquel il combattit- pour lequel il écrit un Eloge de Monsieur le Prince admirable, comme le reste. On comprend à ses mots, à ses affirmations, qu’il connaît bien  son Machiavel. Il y a des formulations qui ne trompent pas. Il a lu et relu le Don Quichotte de Cervantès. Les grands anciens. Ecrit par exemple un Jugement sur Sénèque, Plutarque et Pétrone. Mais surtout, il a compris la portée véritable des propos d’Epicure. C’est une rareté. Rédige un Sur la morale d’Epicure et revendique l’indolence et la volupté termes qui mènent droit au contresens si l’on en ignore les étymologies, faute que Saint-Evremond qui lisait latin ne pouvait commettre, ni dans laquelle il ne pouvait se commettre. Il est commentateur très exigeant. Et fin lecteur.

La question de la vieillesse, ou plutôt du vieillir, il s’en saisit comme peu le font. Charles de Saint-Evremond parle d’expérience, sa vie a couvert le siècle.

Né en  Janvier 1614, il mourut en Septembre 1703 à Londres où il est enterré. A l’abbaye de Westminster. Pas moins. Il faut dire (ce qui fera l’objet d’autres billets, maintenant que j’ai vaincu ma résistance à le retrouver, je ne vais plus le lâcher) qu’il avait décliné depuis plusieurs années l’invitation officielle de revenir en terre de France qu’il avait quittée des décennies plus tôt, sans jamais y retourner. Aussi, sa vie londonienne mérite qu’on en reparle. Une vie à la cour sans être tout à fait vie de cour. C’est toute la subtilité de cet homme, qu’on accuse (certains) de nos jours d’euphuisme, d’affectation, de préciosité ; c’est l’avoir fort mal lu,  être tombé dans le piège des écritures dorénavant infréquentées, étrangères dans leur propre maison parce que redevables de la période latine, son rythme et son équilibre jamais donnés d’avance, qui se découvre en toute fin de formulation, et même -cela m’a toujours frappée dans sa ressemblance féconde avec l’écriture de Montaigne-  constitue son sens en s’écrivant. Montaigne, dit Saint-Evremond, fait partie de ceux qui se sont établis comme un droit de me plaire toute ma vie.

Pertinence et impertinence du titre d’une thèse devenue incontournable, comme j’aurais préféré ne pas dire : Le libertinage érudit (René Pintard, 1943)* dans laquelle Saint-Evremond n’a pas une place de choix. Mais les deux termes, qui feront presque oxymore au siècle suivant, et totalement de nos jours, désignent la capacité de s’affranchir par le/les savoirs et le raisonnement,  ce en quoi son contemporain Descartes, que notre Normand n’aimait pas trop, cochait pourtant et étonnamment la plupart des cases, dont celle de se fier à soi avant de s’en remettre aux autres… Je résume évidemment, et René et Charles. Juste pour échantillon de son ironie mordante, calme et tranquille, une manière bien à lui de dire tout ce qu’il se doit et rien d’autre que ce qu’il faut :    La maxime de Monsieur le Cardinal **est que le Ministre doit estre moins à l’Estat, que l’Estat au Ministre : et dans cette pensée, pour peu que Dieu luy donne de jours, il va faire son bien propre de celui de tout le royaume. in Œuvres en prose tome I : Lettre sur la Paix p. 134 ***

*même si, depuis et enfin, les choses ont vraiment bien changé et Saint-Evremond fait l’objet de travaux universitaires de haut vol, c’est à R.Pintard que l’on doit ce premier travail fondateur sur cet aspect du XVIIème siècle inconnu des classes terminales….

**remplacer par tout nom à votre convenance.

***les Œuvres en prose, et les Lettres (6volumes) sont éditées chez Didier, Paris. Les Opéra, Genève, Droz La Comédie des académistes, Paris, Nizet.

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P
Merci Denis.
Je prends ce compliment pour une invitation à poursuivre.
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D
J'aime les lecteurs affamés de Montaigne. Et ce texte.
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P
Je vois que depuis quelque temps paraissent des petits ouvrages où l'on a rassemblé après les avoir picoré, des 'citations', 'phrases', 'sentences' et autres amputées de ses textes qui ne s'y prêtent guère. Je ne saurai que trop vous encourager à les fuir, bien sûr...
Je vais étoffer ce portrait, lui redonner l'épaisseur philosophique qu'il mérite.
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L
Un bien beau portrait qui incite à la lecture du Chevalier - surtout pour le reproche d'euphuisme, par les temps qui courent, ce serait presque une "valeur-refuge"... Et puis, il y a grand péril en la demeure, du fait "des écritures dorénavant infréquentées, étrangères dans leur propre maison". Il faut donc désensabler, et encore désensabler...
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