inactualités et acribies

...“sur la paume tendre de la terre, la ligne sublime des Temples.”

22 Août 2017 , Rédigé par pascale

 

Je cherche. J’ai ce petit livre d’André Suarès, Temples grecs, maisons des dieux. C’est sûr. Je l’ai lu et feuilleté tant de fois. Sa couverture glacée et blanche, l’encre bleue de son titre et du nom de son auteur. La petite édition ‘Granit’ existe-t-elle encore ? Le voyage du Condottiere, beaucoup plus connu et reconnu, même format, me nargue un peu. Il a échappé à ma propension native à l’entropie aussi je le regarde  en coin. C’est l’autre que je cherche. L’antidote à la Sicile de Maupassant. Se remettre de l’avoir lue si mal écrite, pour ne pas dire décrite, car ce mot ne convient pas. Voilà deux jours que je cherche. Il n’y a que trois solutions : dans les espaces réservés à l’antiquité en général et en particulier ; dans le maquis des livres ‘siciliens’ par leurs auteurs, par leurs sujets, romans, histoires, en français, bilingues…   ils sont plusieurs dizaines ainsi épandus plus qu’ordonnés, jonchant le parquet en petites piles bancales, instables, ébranlables, pour être saisissables ; enfin, et c’est la pire supposition mais aussi la plus sicilienne, dans un Chaos majuscule prometteur de tous les Cosmos à venir.

Je vérifie une fois encore que certains écrits laissent leur marque plus sûrement dans mes souvenirs que leur trace sur mes étagères. Je persiste, pugnace et entêtée : je suis sûre que ce livre se cache devant mes yeux.* Je dilapide le temps et désentasse l’espace et franchis l’invisible point où ma volonté improductive se transforme en rage salutaire. Je passe et je repasse les yeux que j’ai au bout des doigts sur les dos des ouvrages qui s’alignent et se serrent, les premiers servis d’une brève et lointaine décision de rangement. Je traverse ainsi  mythes et philosophies. Aller-retour. Je m’arrête aussi. Ne pas s’attarder dans l’émotion. Celle des découvertes qui furent d’immenses rencontres. A jamais. Pour toujours.

Je pratique les nano-trêves. Les mini-armistices. Les capitulations infinitésimales, mais ni la fuite, ni l’exode. Ni la désertion. L’abdication n’est pas de mise. Faire diversion. Mais ne pas renoncer. Ma certitude est plus forte que sa ruse. J’y retourne. Je recommence. Et le trouve. Coincé-bloqué entre Sappho et les Sophistes,** dans une légère distorsion de l’ordre alphabétique, Suarès. Moins de soixante-dix pages de texte d’Agrigente à Paestum [qui n’est pas en Sicile je vous l’accorde, mais on ne va pas bouder son plaisir, Vidi Ego Odorati Victura Rosaria Paesti ]  passant  par Ségeste : le Temple, plus que solitaire, il crée la solitude. Jusqu’à Selinonte, le sépulcre des temples et des dieux au berceau. Il me semble, relisant ces mots, tous ces mots,  si justes après tant d’années, rattraper sans la moindre déchirure un long sanglot mélancolique et doux. Et retrouver la puissante conviction de procéder d’un destin qui me dépasse et me survivra.

 

*cf archives de mars : carton rouge pour mes livres. Depuis cette date, on peut noter une (légère) amélioration. Des mains complices sont venues arranger cela, sans pouvoir tout ranger pour autant… mais le livre dont les lignes de Mars furent l’occasion, toujours pas retrouvé, lui !

**on le voit (à peine) sur la photo... étagère du haut, au milieu ou presque... le buste c'est Hippocrate, Socrate lui, invisible, est au bout, à gauche...

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P
suis pas sûre que la comparaison soit méritée... mais elle va droit au but.
Ça me donne une idée, photographier de manière sincère l'état actuel d'une des tables jonchée de livres, et laisser faire les mots...
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D
On se promène dans ta bibliothèque comme dans les jardins de la Villa Piccolo, cela vaut toutes les photos et tous les poèmes.
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P
Je n'ai présenté que le présentable... car, comme tous, nous avons tout essayé, bien sûr... sans succès! Je pense que le rangement est d'abord dans les têtes, ce qui autorise un désordre assez réfléchi entre les briques (ça c'est une autre histoire...).
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L
Délicieux récit d’une recherche désespérée que j’aurais pu contresigner tant elle m’est coutumière dans le désordre de ma bibliothèque où mes plongées en apnée sont rarement fructueuses (2 rangées en profondeur plus 1 sur le dessus, livres couchés à l’horizontale!). Mais il y a aussi une jouissance dans cette panique du livre qui se refuse, si proche, si lointain; un jeu de chasse avec le plaisir de retrouvailles différées. Sans parler de la joie de relire qui est toujours une redécouverte, une nouvelle aventure - le livre, lui, n’a pas changé, au plus ses pages ont un peu jauni, mais, nous, le fleuve temps nous a traversé… (votre bibliothèque est soutenue par des briques mais elle n'est pas de broc...)
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