inactualités et acribies

l'ami italien

17 Décembre 2017 , Rédigé par pascale

   Sur la toile cirée de la table de la cuisine, son doigt glisse. Il n’ose lever les yeux et regarder droit le visage de sa mère qui le blesse et le frappe. Qui ne sait pas l’aimer et croit qu’en en faisant son dieu elle le protège des hommes et du monde. Mais elle l’emmure vivant dans ses cris. Ses reproches tombent comme des lames.

   Le père est assis là. Absent. Pas un mot, pas un sourire. Qui ne se laisse ni regarder ni toucher. Tout près, mais si loin. Ailleurs. Nulle part. Plus tard, bien sûr il se souviendra du silence du père dans la maison d’enfance. Il me dira qu’il lui fallait de la grandeur d’âme pour traverser sans mot dire des journées toutes semblables et chaque soir rentrer, pousser le portillon et fatigué, emprunter l’allée vers la lumière imprécise de la cuisine. Il confondait tolérance et faiblesse.

   La mère, elle, elle veut qu’il l’admire pour tant de sacrifices et tant d’abnégation, mais oublie qu’il est un enfant. Il l’écoute. L’injuste, souveraine dans l’humilité. Jamais elle n’abdique sa discrétion qui l’écrase et le meurtrit. Elle le laisse, seul, dans l’incommunicable. Il trouvera bien vite une mère domestique pour remplacer l’autre, celle qui, même au-delà de la mort, ne capitule pas. Qui interdit si bien de grandir qu’il ne peut se passer d’elle et reproduit  la vie de l’enfance dans l’âge adulte, mauvaise représentation d’une pièce déjà médiocre, au texte sans grandeur. Sa vie est sans désir, qui ne sait point être insolente.

     Alors il reste l’enfant qui ment, qui continue de mentir, qui fait semblant. Et comme tous les enfants, veut un jour sortir de la maison, de la vie étroite, marcher dans un terrain vague, à découvert. Se faire surprendre et se faire peur. Se perdre, s’égarer. Fuir, s’enfuir. Un jour, comme tous les enfants, il veut savoir si les rêves existent bien, ou s’ils ne sont que des rêves pour rêver. Il lui fallut encore beaucoup de mensonges. Composer, composer toujours avec la vie restreinte, le faire-semblant. Sa vie. A force d’être rangée, pliée, ordonnée comme les piles de linge que sa mère repassait le soir, forcément le soir, pour oublier par fatigue et non par tendresse, que le fils adoré un jour sera parti. Sa vie, inodore, incolore, insipide jusqu’à la nausée. La nausée du propre. Très exactement propre et convenable. Pour être un jour  un adulte présentable, offrant une vie lavée, lessivée, soignée.

    Mais seul. Il était seul dans son inexistence. Effrayante solitude, vitale, incorruptible, desséchée. Pris au piège d’une image d’enfant qui triche journellement. Immobile dans le rien, l’indigence et la misère du vide d’amour, du manque de mots, de l’absence de cette éternité furtive qu’on se donne par l’autre, pourvu qu’il ne soit point là seulement par blessure de vie. Toujours il restera en lui une part oubliée, incomblée, quelle que soit son application à rassembler autour de lui des êtres, des choses, des souvenirs, indifféremment.

 

   Seule la tempête d’une rencontre désespérée pourrait créer l’insurrection. Et comme tout garçon un jour gagné à la cause de la rébellion adolescente, il se laissera aller pour un temps. Comme on dit. Sachant qu’il pouvait rentrer d’exil et répéter la fable de l’enfant prodigue et repentant. Non par amour, mais par fatigue. Sa vie immobilisée l’attendrait là où il l’avait laissée. Et comme il l’avait suspendue, faisant acte de résipiscence, il irait décrocher sa peur de grandir au porte-manteau de l’habitude, et pour s’en revêtir avec élégance, n’hésiterait pas à trahir son âme. Dans cette façon qu’il avait de faire croire qu’il touchait à l’idée du bonheur en conduisant sa voiture ou cultivant son jardin. Et s’en donnait  alibi pour faire diversion. Il était de ceux qui croient aimer quand ils n’aiment que la vie dévotement organisée autour d’eux. Et comptent sur le temps qui passe pour n’avoir pas à compter sur soi.

   Il construisait ainsi l’incroyable édifice oblique de son impéritie à vivre.  D’où ne restent plus que quelques feuillets vieillis et tombés à terre. Pour toujours.

 

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P
ah! merci Stéphanie, doublement. Pour être passée, pour t'être arrêtée.<br /> <br /> (message perso. me suis lancée 'au pif' dans le foie gras, résultat demain!)
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S
Que de douceur pour dire la rudesse. Les mots comme remède...
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