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Pensements la nuit

11 Décembre 2017 , Rédigé par pascale

 

Le philosophe en Méditation est rentré en lui-même. Autour de lui tout est obscurité et solitude. Et quand tout dort et se repose, le reflet scintillant de la lune dans un ciel sans nuage convient à son esprit recueilli. Sans violence, le soleil a disparu. Lui, il reste là. Ni hâte ni précipitation. Il doit reprendre son raisonnement.

La Clairvoyance* est intérieure mais l’image et le réel aident la pensée à mieux penser : si, d’un œuf, je pense un oiseau, c’est une  trahison féconde. Une part de la vérité de l’œuf se dévoile. Cela doit rester simple, observable. Tout le contraire de l’indifférence aux choses. La vision par l’esprit. Passer de la perception à l’idée. Concevoir ce que les sens ne désignent pas. Un défi que le philosophe prend un réel plaisir à saisir. L’expérience de celui qui pense les limites du réel, et rencontre, dans cette lutte, les limites de la pensée.

 

Les sensations les plus évidentes au service d’une pensée hardie, tel est le mécanisme par lequel le philosophe choisit d’exprimer sa conception du monde, qui appartient peut-être aussi à l’émotion, la poésie, la beauté, parce qu’il lui est indispensable, vital même qu’il en soit ainsi. Comme si le monde qui nous entoure se devait également de nous enchanter. Ne jamais accepter de renoncer aux visibles apparences, ni même de rompre avec elles. Il en a besoin pour pactiser avec l’invisible, s’y ancrer et rattacher le sentiment familier des choses avec celui de leur mystère. Les poètes savent trouver ces mots-là, les poètes seuls.  L’aurore est l’épousée de la lumière dit Mallarmé.

 

Autour de moi, l’insondable silence. Sur la terre l’ombre gagne, alors qu’au ciel, la constellation de l’Ourse nettement se détache. Un instant je m’attarde à la représentation de la terre comme un disque plat qui sur l’eau flotte, tandis que le ciel, vaste cloche, vaste couvercle, enserre le cercle de l’horizon. Je me souviens que l’ingénieux et perspicace Thalès l’avait décrite ainsi, et, pour un court instant,  me sens  complice de ce génial distrait qui trébuche quand il marche et tombe dans un puits. Je prends l’anecdote pour la métonymie du penseur avalé par l’infini tandis qu’il porte ses regards au-delà du monde.

 

Pourtant cet ordre apparent et visible, doit bien résulter d’une cohérence, une ténébreuse et profonde unité**, issue de sa multiplicité même. Autant je fus générée comme vivante par des éléments distincts mais naturellement identiques, autant l’univers conclut dans son aspect factuel, traite et résout, toute interrogation sur le changement, la variété mais l’unité de tout le divers et de tout le semblable. Il est brise-raison.

 

Physiquement sphérique, sans aucune cause extérieure nécessaire, sans finalité, il est sa propre raison d’être,  comme le plus beau des tas répandus au hasard***, ce qui ne le renvoie ni à la contingence, ni à l’indéterminé, mais seulement –du moins le dire ainsi- aux pouvoirs et à l’action motrice de forces, de puissances aux qualités et aux natures intrinsèques, en un mot, d’éléments primordiaux et incréés visant par eux-mêmes et en eux-mêmes une plénitude inévitable. Comme une masse éternelle, parce qu’elle n’appartient pas au temps qui n’en finit pas d’être. Aussi je peux me rendre aux arguments de la poésie, de la science et de l’expérience conjointes : l’impossible est plus vrai que le possible, l’invisible que le visible.

*Magritte**Baudelaire***Héraclite, cité par Théophraste

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D
La camera oscura est ici d'une rare clarté. Merci Pascale.
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P
Merci pour votre poétique passage, que je préfère à une hypothétique conséquence divine, serait-elle lucrétienne. Même le Premier Moteur aristotélicien ne me dit rien qui vaille. Une méditation agnostique sur le monde pour inauguration de pensements (l'ordi refuse cette graphie....) humains, rien qu'humains, ça fait déjà beaucoup, trop parfois pour une seule vie, d'autant qu'on peut y tutoyer l'infinité de son propre esprit. Redoutable...
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L
Belle réflexion. Si la profusion du divers est fascinante, le mystère de l’unité sous-jacente l’est encore plus. L’unité ET le point immobile. Ce qui me rappelle ces paroles rapportées par Elie Wiesel prononcées par son maître Chouchani : "Tout dans la nature se meut, non ? La terre autour du soleil, les atomes dans chaque matière... Alors si tout se meut, il doit y avoir un point fixe, quelque chose qui est tranquille et qui met tout en mouvement. C'est cela la preuve de Dieu."<br /> Le « point-repos » (still point) du monde évoqué par le poète :<br /> "Au point-repos du monde qui tourne. Ni chair ni privation de chair;<br /> Ni venant de, ni allant vers; au point-repos, là est la danse;<br /> Mais ni arrêt, ni mouvement."<br /> T.S. Eliot, « Burnt Norton », Quatre Quatuors. Poésie.
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