inactualités et acribies

un conte vrai

7 Décembre 2017 , Rédigé par pascale

Le père Noël répond quand on lui écrit. Très féru de géographie astrale, il aime parler du ciel dans lequel il ne pense pas une seule seconde qu’il y ait du vide, sinon comment s’y promènerait-il sans que son traîneau ne chute ? et aussi, comment les luminescences des décorations urbaines lui parviendraient-elles, chaque rayon se briserait au bord des bords des abîmes ? Pour le père Noël un espace vide est une contradiction dans les termes, une insulte faite à son travail, une invention de mécréant. Le firmament illuminé, une nuit par an depuis la terre pour le guider, alors qu’il éclaire la planète toutes les autres nuits dans un mouvement inverse, cela ne montre-t-il pas qu’il y a des chemins, des routes, des rails, des couloirs, qui garantissent un chenal au moins, une cartographie routière au mieux où passent des ondes, des particules, peut-être les deux ? peut-être une circulation intense. Sauf, bien sûr, une nuit par an, où le père Noël a la concession pour lui tout seul.

Une des lettres du père Noël, bien que courtoise et fort bien tournée, n’en disconvint pas moins à la formulation d’un jeune savant qui osa le défier sur la question, lui retournant l’axiome le plus courant et pourtant le moins vérifié, la nature a horreur du vide. Le jeune homme ne pipa mot. On ne récuse pas le père Noël. Du moins sur le champ. Le champ de neige enguirlandé de loupiotes, de boules scintillantes, et autres imitations d’étoiles. Il attendra. Mais le père Noël, qu’on le sache, a parfois l’entêtement des célébrités. Il rumine près de ses rennes, remettant à sa période de congés la démonstration de ses certitudes forgées sur l’expérience de ses aller-retour innombrables entre nulle part et quelque part. Le père Noël n’a pas lu Hume. Personne ne lui a jamais commandé de laisser une telle œuvre pour cadeau ! Hume pour qui la répétition d’un fait, serait-elle constatée un nombre incalculable de fois, ne garantit pas la fois prochaine. Aussi, ce n’est pas parce que l’on suppute qu’un évènement se passe en raison d’un autre, qu’il y a quelque vérité en cette supputation, ferait-elle l’objet d’une observation permanente, selon l’observateur tout au moins….  Laissons tomber Hume. Dans le vide.

Donc le père Noël ruminait. En vue d’une réponse à venir. Il eût fallu conjuguer ce verbe au futur, se dit-il, et non user du passé. Passons, je m’enquerrai un jour de cette curiosité d’une langue hexagonale, vue d’en-haut, qui aime tant manier les surprises. Revenons à nos moutons intersidéraux, qui courent et roulent dans les cieux, comme autant de nuages, de nébuleuses et autres concentrations de matière. Sans compter  les moutons qui sautent par-dessus les insomnies de tous les agités de la planète bleue. Bleue comme un orange. Cette fois, ce père Noël-là avait lu Eluard. Feuilleté en tout cas un petit recueil joliment enrubanné qu’il avait une fois déposé au pied d’un sapin. Juste à côté d’un cache-nez de laine, qu’on appelle nuage dans une région d’un grand pays de caribous.

Le père Noël s’attarde. Ce n’est pas bon pour ses affaires. Aussi, le jeune savant ne le relançant toujours pas, il retourne à la tâche, non sans avoir déposé la formule de sa réponse à venir en son atelier, suspendue à une décoration inachevée : Le Plein du vide. Ah ! ah ! verra bien qui aura le dernier mot. Je défendrai jusqu’au bout l’imposture des témoins qu’on (m’) oppose, il n’y a pas de vide, le vide est plein de tout ce qui existe ! je suis bien placé pour le savoir et pour le voir. Je vois les choses d’en-haut moi ! Et là, on soupçonne le père Noël d’avoir lu La Physique d’Aristote et les textes scientifiques de Descartes. Mais pas la Lettre à Pythoclès d’Epicure ni le De rerum natura de Lucrèce. D’un côté l’impossibilité du vide, de l’autre sa nécessité. Faut-il lui en vouloir ? après tout, le bon père Noël n’est qu’un apocrisiaire, mais je voudrais bien savoir de ce Père d’où lui vient cet ascendant qu’il a sur la nature se demande, in petto, notre jeune savant un tantinet agacé*.

Ce Père Noël-ci a bien existé. A l’époque, pas à la nôtre. Prénommé Etienne et Jésuite de profession de foi. A sévi au Collège de La Flèche, Descartes l’eut même pour répétiteur pendant deux ans. Mais c’est Pascal qui le rendit célèbre par les échanges épistolaires où le jeune esprit montre avec virtuosité, pugnacité et civilité sans pareilles qu’on peut être le Révérend Père Noël, et se tromper. Il avait 24 ans, Descartes 50, Etienne Noël plus de 65. Environ. On ne regarde pas aux mois. Homographe et homophone de notre commissionnaire d’un jour, ou plutôt d’une nuit. J’aime à lui rendre parfois visite  pour le plaisir de lire en tête de quelques missives signées René Descartes, le champion du rationalisme, et  Blaise Pascal, le scientifique mystique : au Père Noël !

 

* Pascal, O.C. Œuvres physiques : Expériences touchant le vide. Gallimard, La Pléiade, p. 387. Le Plein du vide cité plus haut est un écrit du vrai Père Noël, le contradicteur de Pascal, en français puis en latin. Vrai aussi que le jeune Blaise ne lui répondit pas du moins directement… mais on ne s’engagera pas dans cette affaire.

 

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P
je crois que le Révérend Noël, en niant l'existence du vide, croyait déjà au Père Noël, et se racontait des histoires...<br /> Merci à toi Denis.
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D
Pour le père Noël c'est "sans espace": sans arrêt et sans vide. Merci Pascale.
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