inactualités et acribies

2ème partie

22 Avril 2018 , Rédigé par pascale

l’ère du secret plus encore que l’ère du soupçon.

 

   La communauté dissidente se protège avec un certain aplomb. Comme celui de préférer pour ses enfants, l’école publique, l’école de la République, à celle des curés, qui sent encore le soufre du Concordat deux cents ans plus tard ; voter socialiste pour ne pas être mêlé aux traditions droitières des bocains catholiques ; et pour survivre, vivre en autarcie, voire en endogamie à tous les niveaux, amitiés, loisirs. affaires (embauches communautaires en entreprise) unions (un mariage exogamique est une humiliation pour la famille dissidente, il est « célébré » en catimini. Pas de divorce.) Éviter la dispersion et la nouveauté à tout prix. Et par refus de s’adapter à l’ordre refusé, adapter ou plutôt reproduire les rites, les habitudes et les comportements pour ne pas disparaître. Ainsi, le clergé –dissident ou pas– n’ayant pas vocation à se reproduire, la petite communauté en rupture de ban avec la papauté (et sans bancs dans les lieux de culte) se retrouve sans clergé  assez rapidement. Les dates sont un peu différentes selon les sources (donc peut-être selon les endroits ?) mais on peut dire, en gros, qu’entre 1830 et 1840, plus un seul servant consacré pour dire la messe. Du jamais vu. Et plutôt que faire concession, les membres de la Petite Église firent… invention. Les laïcs, devenus chefs de prière, prirent la relève, pour le catéchisme, les cérémonies et les offices, les femmes n’étant pas les dernières à tenir le rang. Pour confesser les fautes et les pêchés, point d’intermédiaire. Dieu est en ligne directe.

   Mais ça, c’est le bon côté de la médaille. Car on sait que les dissidents d’aujourd’hui –moins de 3 000 en Nord Deux-Sèvres- se mettent à rude épreuve par mémoire de leurs ancêtres, pour ne pas trahir leurs luttes, leurs sacrifices, leurs choix. Il faut dire que même la Restauration des Bourbons ne leur fut pas favorable qui ne leur rendit pas leurs biens devenus nationaux par décision concordataire. Pas facile, dit-on, d’être notaire dans le coin de nos jours,  car une acquisition peut capoter si elle vient de la spoliation d’un des leurs, d’aussi loin que cela soit -un bien volé à l’Église à la Révolution, donc avant l’innommable Concordat.

   Le manuel de catéchisme et l’eucologue (le livre de l’office dominical) exactement les mêmes qu’avant la Révolution ; les jeûnes de Carême de très grande abstinence ; et comme il n’y a plus d’Eucharistie depuis 1830, puisqu’il n’y a plus de prêtre, on porte à l’autel un ostensoir vide le jour de la Fête-Dieu, la plus importante du calendrier dissident. On aura compris aussi que, privés de lieux de culte, ils en inventèrent. Sobriété et discrétion. Modestie. Dans l’anonymat et parfois la banalité d’un bâtiment rural. Pas de clocher. Pas d’horloge. On entre bras et jambes couverts. Et la tête pour les femmes, de nos jours encore. Et bien sûr, dans les demeures privées, des autels domestiques et des images pieuses devant lesquels réciter sa messe. Pas d’intermédiaire. Devant une sépulture, le responsable de la prière demande à Dieu miséricorde pour celui qui n’a pas eu l’assistance d’un prêtre, non pas qu’il ne l’ait pas désirée, mais uniquement à cause de sa fidélité à nos anciens pasteurs. Est-ce pour cette raison que dans les cimetières leurs tombes tournent le dos à celles des catholiques ? la dissidence jusque dans la mort, les pieds à l’Est, les têtes à l’Ouest. Savoir aussi qu’un dissident ne se convertit jamais au catholicisme. Il change. Il s’est changé.*.

 de l’eau bénie à l’eau bénite (ou l’inverse).

   Mais qu’y a-t-il dans les bénitiers accrochés dans les maisons, près du lit ou dans l’armoire ? de l’eau, bénie par les derniers prêtres, diluée et rediluée depuis deux siècles. Au moins le miracle procède un peu de lui-même ; il ne doit pas tout à une intervention extérieure serait-elle christique, et l’eau ne se transformera pas en vin ! C’est le miracle de l’eau bénite perpétuelle. Pas de miracle en revanche pour le matériel, les ornements et les vases des derniers prêtres, éteints sans descendance au début du 19ème siècle, on s’en souvient ; tout est aujourd’hui conservé dans l’état,  comme des reliques, des reliquats….

   Pour maintenir tout système clos dans sa clôture, il faut pratiquer des antiphonaires, des antiennes, des incantations, réellement prononcées ou psychiquement intégrées, d’autant plus efficaces que le principe de plaisir, pour le dire en termes freudiens, principe essentiellement individuel, a été  doublement sacrifié –et non point compensé. Par avalement de toute libido scienti et par des punitions culpabilisantes. Démonstration ab absurdo : la pratique puérile de la Conversation pour ré-compense, qui consiste à écouter des textes édifiants, appris par cœur,  sur la vie de Jésus, si l’on a bien travaillé le catéchisme. Qu’on puisse poser quelques questions dans l’ordre anecdotique à qui récite ces textes, vaut son nom à cette étrange gratification plus morale que religieuse. Qui repose sur une sorte de psalmodie dont on sait que laissant l’esprit à des automatismes, elle le prive de toute capacité à réfléchir. Même les antiques polythéistes de la république romaine pratiquaient l’obsécration quand ils sentaient la menace ; en appeler à des forces invisibles dont on croit pourtant qu’elles ont le pouvoir de protéger le fidèle. Il faut que cette foi soit sacrément sans désespoir pour envisager la croyance du croyant toujours suffisante. Le reste, tout le reste n’appartient qu’à Dieu. Est-ce la raison pour laquelle les dissidents de la Petite Église ne sont ni zélotes ni zélateurs, au sens de propagandistes, propagateurs. Qu’ils ne cherchent ni ne veulent convaincre ni vaincre. Ce qui les fit n’est plus. Et pourtant ils résistent encore. De quelle infinie douleur sont-ils nés ? de quoi est faite l’ardeur qui les interdit d’abattement et qui s’appelle aussi résilience. Est-elle une force ou une faiblesse ? y a-t-il un autre nom pour désigner ce pouvoir sans violence à l’égard de l’extérieur  mais pourtant exercé avec la plus grande détermination à l’intérieur. De soi et du groupe. Les dissidents de la Petite Église ne peuvent pas ne pas savoir qu’un jour, plus proche que lointain, ils n’existeront plus. Sinon comme un détail de l’histoire. Une entité c’est-à-dire une abstraction. Déjà le brouillage est sensible alentour, aux alentours. Il est courant dans la région de confondre les dissidents avec les intégristes. Certes, il faut ne s’être pas renseigné, mais le signe est là du désintérêt, de l’ignorance. Au mieux, un peu de curiosité ethnologique pour le dernier camp retranché d’une autre époque.

   L’amnésie est nationale en revanche. Et paradoxale. Car il y a, aujourd’hui, deux étonnants privilèges anciens de l’État à l’égard de la Petite Église, maintenus pour elle seule : les enfants de dissidents, scolarisés on s’en souvient majoritairement à l’école publique, sont officiellement autorisés, avec la bénédiction de l’Inspection, à la quitter pendant les trois** semaines de leur retraite pour cause de préparation à la communion. Bien sûr tout le monde s’engage à ce que le cours de la scolarité soit assuré par des âmes charitables. Mais aussi, les dissidents sont les seuls citoyens français pour qui le mariage religieux –alors qu’il n’y a plus de clergé– peut être prononcé avant le mariage en Mairie***.

   Déjà Lucrèce**** prévenait que les générations ne cessent de s’éteindre et continueront de s’éteindre. Phrase que Lévi-Strauss inscrit en épigraphe de Tristes Tropiques. Nec minus ergo ante hoec quam tu cecidere, cadentque. Pas moins que chacun d’entre nous. Et pas moins que toi.

 

1) Il y en eu une centaine dit-on après Vatican II. Autant de trahisons. Autant de souffrances.     2) de nos jours.  Il y a encore quelques années, de petites écoles publiques de villages, de bourgs, avaient plus d’élèves dissidents que de sans-Dieu, terme qui désigne les non croyants. Et toujours à la rubrique : la vie de nos villages, un charcutier catholique et un charcutier dissident ont une clientèle assignée… Tant qu’il y eut encore des charcuteries « à l’ancienne »… les hyper marchés ont lissé tout cela. Mais au début du XXème siècle il y avait le trottoir des dissidents et celui des catholiques dans certains patelins.  3)  Et pas de divorce entre dissidents !    4) 1er siècle avant J.C.

 

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D
La Petite Eglise et un grand texte. Merci Pascale.
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P
Merci Denis.