inactualités et acribies

Ce beau français que ne daignez apprendre.

5 Avril 2018 , Rédigé par pascale

Un effondrement est-il remédiable ? On me dira que non. On sait tout. J’avoue qu’il y a des matins un peu moins bleus que d’autres, même au printemps. Et qu’il prend parfois des envies d’immobilité qui ressemblent à des désirs d’éternité. Et puis se ressaisir, comme il est régulièrement écrit dans les bulletins scolaires qui brillent par le manque aigu et chronique de synonymes… ou peut-être leur ignorance, mais je démarre trop vite, trop fort, trop … bas ! C’est à coup sûr manquer le cœur de cible. Et dans “cœur de cible” il y a cœur. Je reviens donc, je reviens encore, je reviendrai toujours, je reviendrai inlassablement à la ferveur portée si haut, si finement, si élégamment pour la langue française, dans l’admirable livre d’Alain Borer, De quel amour blessée.1

Que l’on retienne aussi pour l’acquérir et le lire,  son sous-titre "Réflexions sur la langue française". Voilà un terme, réflexions, bien malmené de nos jours. On lui subroge constats, remarques, états des lieux, bilans ; preuve en a été faite récemment2. Le renoncement commence quand on se satisfait de descriptions, d’observations, de lamentations, de giries. Aussi, après en avoir déjà dit toute la force3 je reprends la chose, car si le diagnostic est inchangé, le mal s’installe sournoisement puisqu’il est indolore, et même produit des effets euphoriques, euphorisant plutôt, qui dit mieux l’anesthésie collective que génère –hélas ! gardons le présent conjugué à l’avenir- la langue de Coluche4 par exemple, qui fait rire sans savoir de quoi l’on rit. Alain Borer le sait, qui nomme l’appauvrissement et l’enlaidissement objectivés. Ça ne peut pas plaire à tout le monde une telle accusation. Aussi nos contemporains même les mieux éduqués continuent, telle Jocaste*, de se crever les yeux. La force de l’assujettissement est si grand, si grande la servitude à laquelle chacun consent5 de bon gré et non malgré soi, qu’il devient impossible de proposer une analyse rigoureuse sans se faire harponner ou… ignorer.

Alain Borer n’évite pas les contre-attaques possibles. Quand il montre que l’anglais se compose massivement de mots français, il ne s’exempte pas de dire ce que la langue française, celle-là même qu’il faut prendre comme un chef d’œuvre de l’humanité,  doit au latin –encore que les deux dettes ne soient pas du tout de même nature– mais ce n’est précisément pas de cela dont il est question. Quel que soit l’incroyable déni que les anglophones déploient à l’adresse de l’enracinement de leur langue dans le français, la question qui taraude est celle de la substitution dans notre langue, donc notre culture, de barbarismes, d’au moins trois manières.6 Ni exactement impropriété, faute ou solécisme –encore que les usages actuels en regorgent- rappelons ce que le Barbare doit, en grec ancien, à l’idée que la langue qu’il parle est incompréhensible à l’Hellène civilisé. Sauf que, le barbarisme est, de nos jours ce que la conjuration des imbéciles, des fats, des prétentieux, des ignorants présente de plus séduisant à nos contemporains, sans oublier les commerciaux, les bureaucrates, les financiers, les politiques, ni que nos contemporains sont aussi nos enfants. Volontairement, je ne reprends pas les exemples du livre puisque vous le lirez, et que la paraphrase n’est pas mon fort, je la fustige trop par ailleurs. Ils sont implacables. On pourra, c’est selon, sourire, rire mais rire jaune, rougir de honte à ses propres pratiques, mais noircir encore ou plus le tableau, devient difficile… nous avons signé un chèque en blanc. J’en garde des vertes et des pas mûres… (mon petit hommage totalement irrévérencieux à Remy de Gourmont7 à destination des amateurs.)

Qu’on le comprenne bien : Alain Borer n’a nulle envie de reprendre l’antienne lassante comme une scie musicale, d’une énième querelle de générations ; d’autres s’en chargent volontiers  qui n’ont pas mieux à dire que fustiger des accusateurs qui les fustigent à leur tour. Pas plus qu’il ne hausse le ton, ce n’est pas son genre. Non, Alain Borer hisse les mots français, et les règles qui les conduisent, au niveau du respect, maximal, qu’on leur doit. A paradoxale profondeur de ce qui les a sculptés, constitués, dans une thaumaturgie effleurant  telle une lumière aurorale, un premier matin du monde. Il suffit de le dire pour que cela devienne tangible. Vous touche. Parce que la langue française, enclose dans une grammaire complexe, des étymologies expertes, des usages délicats mais parfois retors, des subtilités extrêmes, d’exceptionnelles exceptions, la langue française est à elle-même sa propre puissance, sonore, sémantique, heuristique, pourvu qu’on lui soit fidèle. Comment comprendre en effet cette double nature, l’exigence et la liberté, si personne ne vous la fait toucher du doigt, de l’oreille et du cerveau, les trois organes nécessaires pour la maîtriser d’abord, s’en servir sans contraintes ensuite : le doigt pour synecdoque de la main qui écrit ou tient le livre, ou les deux ; l’oreille qui entend les infinies nuances de ses accords, liaisons, articulations, ponctuations, diérèses et autres drapés ; le cerveau où s’organise, s’articule, mais aussi d’où jaillit ce que les mots disent, bien plus que ce qu’on croit qu’ils disent.

 Réflexions. On a vite fait de laisser filer…. Réflexions, oui. C’est de toutes les qualités de ce livre majeur, l’une des plus inattendues –qui l’a fait ?– et efficaces tout ensemble, puisqu’on a dorénavant des outils conceptuels opératoires, pour éprouver (verbe qu’il faut toujours rapporter à l’éprouvette, instrument de mesure et de preuve) la véracité des allégations, pour attester de l’efficience des propositions, pour montrer, tout simplement et nûment montrer  –démontrer est inepte–  de quelle langue nous procédons, quelle langue nous sommes. Procéder, verbe étrange qui ramasse en lui deux significations contraires sans pourtant être contradictoires, puisqu’il signifie que d’où nous venons, nous serons. Ignorer que nous ne disposons pas tant de notre langue qu’elle ne dispose de nous, et dispose hors et en nous de notre être, c’est, en la tuant, la massacrant, l’ignorant, la torturant, la jetant et la remplaçant, la méprisant, nous décapiter et déraciner dans le même mouvement.

Dans son livre, Alain Borer rentre dans le gras du sujet, il dissèque, il autopsie. Regard technique et esthétique, linguistique et historique, poète, écrivain, lecteur. Je n’arrive pas, je n’arrive jamais –qu’il me pardonne !– à reproduire la liste des innombrables matières qu’il aborde, des néologismes qu’il invente, des emprunts qu’il partage, des savoirs qu’il offre, des mondes qu’il ouvre. Mon infirmité native à reprendre un travail, une réflexion, une recherche, par le biais de la stricte dénotation reflète une conviction mainte fois vérifiée, qu’un livre indispensable ne peut faire l’objet d’une recension sèche sans… l’assécher, puisqu’on ne l’a pas écrit soi-même. Reste-t-il quelque chose d’inassouvi à ne pas rappeler tout ou partie du glossaire incomparable qui reprend, en fin de volume, les termes sans lesquels on ne comprendra pas en quoi les 330 –environ- pages qui précèdent, sont neuves –innovantes dirait un professionnel du coin des lecteurs. Pourquoi voudriez-vous que je dise mieux qu’Alain Borer lui-même ce qu’est le vidimus, terme majeur de sa réflexion, au mieux, je le dirais loyalement. Et de bien d’autres. Alors qu’il faut saisir in vivo  son inscription dans un déploiement, un dépliement, une mise en œuvre  que toute tentative, sincère bien sûr, précise évidemment, pédagogique pourquoi pas, assimilerait malgré tout à de la paresse, voire de la négligence, eu égard à la pyrotechnie éblouissante déployée de page en page, que dis-je, de ligne en ligne. Je tente de pratiquer la phronesis, (φρόνησις) une vertu aristotélicienne pénétrante et délicate, autant dans ses usages théorétiques que politiques. Je me demande si Alain Borer n’en est pas l’adepte moderne, c’est-à-dire déterminé et clairvoyant… voyant clair.

Le temps est à se clore écrit Remy de Gourmont8. Je crois bien qu’il parlait du temps mauvais quand il nous tient en nos demeures.

 

 

1. Gallimard, 2014 ; mon titre est emprunté à A.Borer, (ibidem) qui cite un anonyme du XVIème p.53; 2. Répliques, France-Culture, samedi 30 Mars, où plutôt que de laisser Alain Borer développer un raisonnement et des arguments inédits, Alain Finkielkraut choisit, en duo avec Jean-Michel Delacomptée, de dérouler la pelote des lieux communs des états de la langue française, successivement et conjointement en s’en désolant. Il est perceptible, à l’audition, qu’aucun des deux ne prenait au sérieux, c’est-à-dire comme un objet de travail nécessaire, la question de son effondrement, sauf à s’en lamenter. 3. in archives, 7 Janvier 2017, Pour l’amour de la langue française, repris le 13 Octobre 2017, sous le titre Une sorcellerie évocatoire ; 4. in De quel amour blessée, p 139 ; 5. in archives sus-nommées ; 6. L’anglobal, l’angolais, le shiak ; 7. Remy de Gourmont, Couleurs suivi de choses anciennes, Editions Ubacs. J’annonce à qui s’en inquiéterait que j’ai retrouvé sept R de G dans mon foutoir, je cherche encore au moins un disparu... ; 8. in Lettres à l’Amazone, Mercure de France.

*[bien sûr, nous savons tous que Jocaste ne s'est pas crevé les yeux, mais pendue... Par quel malin génie inconscient me suis-je ainsi fourvoyée en la mettant en lieu et place de son fils et mari, Oedipe, tout le monde aura rectifié, ou rien vu venir....]

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pascale 06/04/2018 10:19

Merci Denis. Les combats microscopiques sont-ils les plus bleus... et si, vraiment le battement d'ailes d'un papillon pouvait déclencher un tremblement de terre?

denis montebello 06/04/2018 09:53

Ce matin est un peu plus bleu que d'autres. Merci Pascale.

pascale 06/04/2018 10:21

(je ne sais pas comment ça fonctionne! c'est un comble, mais c'est comme ça... un commentaire qui ne serait pas une réponse à un commentaire arrive-t-il quand même... aussi, comme je me suis trompée de case, je recopie ici mes petits bavardages et grands remerciements)
Merci Denis. Les combats microscopiques sont-ils les plus bleus... et si, vraiment le battement d'ailes d'un papillon pouvait déclencher un tremblement de terre?