inactualités et acribies

exemplaire, fidèle, donc dissident (1ère partie)

22 Avril 2018 , Rédigé par pascale

(pour Patricia B.)

 

   Le croiriez-vous ? Alors qu’on balance à tous vents et à tout va, qu’il n’y a plus de limites quand on passe les bornes, il reste des secrets qui ne sont pas d’État mais de cantons ; ne sont pas estampillés secret défense mais pourtant bien mieux défendus ; le contraire d’une coquetterie cachotière ; une clandestinité initiatique.

   L’Ecclesia  (κκλησία), assemblée du peuple des citoyens athéniens d’il y a 2 500 ans, devenue l’Église, assemblée des croyants, autrement nommés fidèles, ce qui n’est pas anodin, contient l’idée du dépassement de l’individu par la force de l’unité de tous. La base même de toute communauté, qu’elle soit étatique, politique ou spirituelle. Le principe –un peu galvaudé politiquement par la démagogie élective- selon lequel ce qui nous rassemble est toujours plus fort que ce qui nous sépare ! Aussi, aucune église, au sens propre et figuré, ne devrait faire sécession, aucun fidèle ne devrait être infidèle, la confiance reposant sur deux obligations confondues, la foi et le groupe, croire ensemble. J’entends qu’on fait objection : des mots à la réalité il y a un abîme aussi infranchissable que le chas d’une aiguille biblique pour un camélidé ; et qu’on porte la question au tribunal de l’Histoire des hérésies et autres schismes ; pour ne rien dire de l’apostasie, une séparation de corps et de biens, mais par abjuration individuelle. L’observation est juste, l’objection retenue. Qui mettent à mal, reconnaissons-le, l’idéal œcuménique, universel et apostolique de l’église de Rome.

   Il faut consentir alors à la proposition inverse : pas de communauté sans la possibilité même d’une dissidence. Se demander si la peur de la désunion peut faire plus et mieux que l’union elle-même ? Étonnamment oui ! Mais pas exactement comme on le sent venir. Car dans l’intéressante, insolite et quasi ignorée (hors d’un territoire très contenu)  histoire de La Petite Église* l’inverse vérifie la règle, le petit groupe se sépare du grand par fidélité ; et contrairement à la logique qui voit ceux qui désobéissent touchés par l’émancipation, ici ce fut l’inverse. Une révolution ! Bien sûr rien n’est aussi simple qu’il n’y parait, et le récit historique relativement homogène sur le plan évènementiel –il est vrai qu’on ne croule pas sous les travaux universitaires ou éclairés– échappe, aujourd’hui encore à une écriture inspirée. Nous connaissons les dates, les protagonistes, les faits, les déclarations, depuis 1801. Assez peu de choses finalement. Tout juste une trame. Ce qui ne laisse pas d’étonner. Pour justifier cette indifférence officielle patente**, on peut avancer l’infime dimension de cette affaire : circonscription numériquement très faible, influence égale à zéro, développement impossible par l’absence délibérée de tout prosélytisme. Sa disparition et même sa mort annoncées. Suffisant pour dire sans le dire qu’il s’agit d’un épisode in-signifiant de l’histoire des relations entre le pouvoir et la religion. C’est-à-dire entre l’État et l’Église. C’est-à-dire entre la France et le Vatican. C’est-à-dire entre un gouvernement et un pontificat ; Paris et Rome ; un homme et un pape ; un premier Consul et un Souverain Pontife ; Bonaparte et Pie numéroté VII ; des prêtres et des laïcs ; des querelles de clochers et des controverses de chapelles ; des apôtres de ceci et des disciples de cela. Guerre ou guéguerres ?

   Il est temps d’entrer, autant que faire se peut, dans cette étrange affaire qui ne voit pas le diable caché dans le détail, mais exposé dans la soumission éhontée de la calotte à un empereur à venir certes, mais bien déjà là, alors qu’il n’est que l’un du Consulat à trois, dont les deux autres comptent pour rien dans l’exercice officiel de l’autorité. La légende et le mythe du grand rapace conquérant en majesté commencent, pour ne s’éteindre point. Si le théâtre de l’Histoire est bien, comme l’affirme Hegel, celui des passions mais que la raison réussit pourtant à lui donner sens, il n’est pas dit que celui-ci soit immédiat, ni même qu’il soit évident. Nos laissés-pour-compte de l’histoire religieuse nationale, régionale et locale, ne doivent pas vraiment ressentir la fécondité de ce paradoxe, mais peuvent en constater la cruauté, sans avoir jamais lu Hegel. Plutôt que la conscience philosophique de l’homme de Iéna,  la conscience morale de l’impératif de fidélité à résonnance bien plus kantienne, va s’imposer à ceux qu’un texte officiel obligea, aux antipodes de toutes leurs valeurs religieuses, à désobéir ; non en inventant des contre-dispositions, mais en se maintenant à l’identique quoi qu’il leur en coutât. À ce jour, les dissidents répliquent dans une mécanique parfaite, des rites figés dans leur désobéissance civile et religieuse d’il y a plus de 200 ans et sont menacés de disparaître. Ils contredisent la loi souvent vérifiée selon laquelle une rupture, un désordre, inaugurent un renouvellement : on évoluerait en refusant l’ordre officiel et surtout, il y aurait, et ce n’est pas banal, une vertu à accepter le changement. L’entropie des physiciens pour mesure ethnographique. Or, ce qui s’est passé est exactement inverse : pour ne pas changer ils ont refusé d’obéir ! Les membres premiers de la Petite Église ont maintenu au centre de l’agitation politique et religieuse de l’époque des points de résistance dont on a peu idée aujourd’hui. Ils ont dépensé toute leur énergie à ne pas dépenser l’énergie qu’aurait exigé leur soumission au changement.

   Le Concordat –terme venu du bas-latin, mais le latin d’église n’est-il pas toujours bas– le con-cordat donc, est, normalement, une entente cordiale, tout droit partie du cœur des uns vers le cœur des autres, le préfixe cum instrument de l’universalité comme de l’unité du genre humain achevant –au sens de parachevant– une opération miraculeuse en soi : l’accord des désaccordés.

   Retombons au Concordat, celui de 1801 qui stipule –et cela pendant un siècle et plusieurs semestres, mais les signataires avaient juste oublié que des hommes font des traités, des lois, des accords, des conventions que d’autres hommes s’appliquent à défaire– que l’Église catholique de France est plus gauloise que romaine, on dit gallicane, et que la chienlit révolutionnaire ça suffit ! Bonaparte et Pie VII se reconnaissent mutuellement dans des prérogatives qui ne sont pourtant pas les leurs : le pape admet l’autorité de l’État français sur le fonctionnement de l’Église. L’un l’agrège à son pouvoir pour le maintien de la tranquillité intérieure, l’autre l’abandonne en cosignant pour le bien de la religion. Lire in extenso les 17 articles pour comprendre qu’il y avait là pour des croyants intègres ayant déjà subi l’injure de la Constitution civile du clergé (en 1790) et vu s’organiser la laïcisation de ses prêtres, curés et autres clercs, qui deviennent ni plus ni moins des agents de l’État et pour certains obtiennent leur poste par la voie élective, de quoi achever leur épuisement spirituel et leur capacité à subir. Ils avaient vu des prêtres jurer fidélité au pouvoir temporel, dix ans plus tôt, aussi ils n’assisteraient pas à la soumission de leur religion aux règlements de police (art.1), à la nomination par le premier Consul de la République des évêques aux évêchés (art.5) qui avant toute prise de fonction doivent prêter serment au même. (art.6). On appréciera à l’article suivant la même obligation faite aux ecclésiastiques du second ordre, expression dont on peut douter qu’elle fût entendue en un sens strictement canonique par le pêcheur lambda du bocage. Je m’en voudrais de taire l’article 8 qui formule les termes par lesquels, dans toutes les églises de France, les offices doivent ainsi s’achever : Domine, salvam fac Republicam. /Domine, salvos fac Consules. Inutile de traduire.

   La situation était désespérée. Comment ne pas être affligé, découragé, abattu. Triste, profondément triste. Son curé, son vicaire, son évêque, réchappé peut-être des affres de 1790 mais toujours réfractaire et à ce titre mal traité, doit-on subir cette fois, l’humiliation supplémentaire d’une convention réciproque entre Sa Sainteté le Souverain Pontife Pie VII et le premier Consul de la République ? La coupe est pleine et le calice bu jusqu’à la lie. De cette union civile entre l’autel et le trône par consentement mutuel d’une part, et de l’autre par divorce pour fautes aggravées –infidélité, violences, manquement à la contribution aux charges– entre certains catholiques et leur hiérarchie jusqu’à l’ultime, naquit un rejeton singulier. Vieux d’emblée et pourtant interdit de sortie hors du cercle restreint de la famille, comme un gamin. Opposant à l’Église et défenseur de l’Église. On a bien compris que ce n’est pas la même.

Ils forment –le surgeon métaphorique s’est réellement implanté– l’Église dissidente du catholicisme, encore appelée Petite Église. Dont le dernier groupe numériquement significatif et sociologiquement représentatif vit essentiellement au Nord des Deux-Sèvres, et pour une part moins grande, mais non moins caractérisée, au Sud de la Vendée. Mais les grandes lignes de l’histoire sont parcourues de chemins de traverse et de sentes inextricables, qui mènent pourtant à des décisions définitives élaborées par mélange de ressentiments, d’intuitions prospectives, d’entêtements inexpugnables. Résistance et clandestinité font le reste et organisent les jours et les heures. Et la tradition orale, le culte du secret, l’intransigeance garantissent la quasi-totalité de la mémoire dissidente. Celle de la région, des villages, des familles.

 

*ou Petite Église des Deux-Sèvres, ou Petite Église de Vendée. Chacun en son coin de bocage revendiquant l’appellation pour soi et pour tous. (Comme il n’est pas question de s’improviser historien, rappeler seulement que le Poitou fut huguenot au point que l’Eglise catholique y vit une terre de mission dès le XVIIème  siècle ; on sait que le prosélytisme qui a souvent pour effet d’accentuer les choses, aussi la piété est redevient plus intense qu’avant…)

** hors cercles privés de passionnés.

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D
Cette Petite Eglise n'avait pas vocation à l'universalité, c'est son charme principal.
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P
c'est vrai ! ce qui en fait un oxymore à soi seule!