inactualités et acribies

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10 Avril 2018 , Rédigé par pascale

     Thomas Hobbes* est, au XVIIème siècle, l’un des initiateurs d’une réflexion politique audacieuse ; sa thèse, l’état social n’est pas l’état originel de l’homme, élimine la thèse inverse bien connue d’Aristote ; il montre qu’il y a des causes préalables à la constitution des sociétés civiles et des États, et surtout, qu’ils sont une condition de vie conséquente à une situation  antérieure qu’il fallait modifier sous peine de disparition de l’humanité par autodestruction. Ce qui promeut le raisonnement pour penser l’ordre (ou le désordre) et l’organisation, dans les relations d’autorité et de pouvoir sans lesquelles, dit-on, nulle société ne peut survivre. Son œuvre la plus connue, Léviathan, célèbre la légitimité du pouvoir d’un gouvernant qui aurait compris que les hommes sont inévitablement, naturellement, en conflit les uns avec les autres, et qu’il faut, pour les prémunir d’eux-mêmes, confisquer leurs libertés individuelles en échange de leur sécurité : premières manifestations explicites de ce qu’on appellera les Philosophies du Contrat, dont Rousseau, au siècle suivant, sera l’un des penseurs les plus aboutis, pourtant en désaccord irrémédiable et irréparable avec le philosophe anglais. Dans De Cive** Hobbes affirme, dans une formulation indirecte, que si le salut et le bien du peuple sont l’obligation de ceux qui gouvernent, ce n’est pas par désintéressement ou générosité, mais par comportement adossé à la conviction que cette attitude est la seule “raisonnable” pour qui veut maintenir son pouvoir. Aussi, dans une logique réciproque de l’intérêt bien compris, et contrairement à ce qu’on a trop souvent tendance à rapporter de lui, il dessine une conception de la souveraineté qu’on ne peut ramener au seul exercice de l’autorité, ou à l’exercice de la seule autorité.

 

     Celui qui gouverne ne peut s’exonérer de lier son pouvoir à une fin qui le dépasse, qu’il le sache ou non, qu’il le veuille ou pas. Pour le salut du peuple, c’est, en effet, la règle qui doit guider tout prince***. Il en va de sa grandeur, même si Hobbes précise que la puissance des gouvernants ne peut ni de doit dépendre de quiconque. Ce serait une contradiction si l’on ne voyait pas la distinction subtile et opératoire, dans le passage référencé, entre plusieurs personnes -c’est-à-dire des particuliers auxquels le gouvernant n’a pas à se soumettre comme tel- et le peuple qui ne représente, justement, aucune personne en particulier ! La différence est de taille. Elle permet de comprendre qu’il s’agit bien là d’un devoir, d’une nécessité confondue, fondue avec l’exercice du pouvoir. Les conditions de l’autorité sont, si l’on peut dire, transcendées par le peuple lui-même, à l’exception de tout autre, et dessinent une souveraineté qui échappe aux considérations ou usages personnels ou de groupes. Le cadre de la droite raison, celle qui dépasse les individus, leurs désirs et leurs passions, est le seul qui convient ; mieux, c’est la seule règle à laquelle aucun gouvernant ne devrait déroger, une loi qui pour n’être pas formellement exprimée, n’en est pas moins admise par tous. Ce nom de Souveraineté doit faire comprendre qu’un tel devoir  n’est pas une obligation comme les autres. La souveraineté, c’est-à-dire l’exercice de l’autorité de celui qui gouverne, n’est plus à usage et bénéfice d’un seul ou de quelques-uns –ce serait une véritable contradiction dans les termes et surtout dans les actes–  mais désigne une pratique du pouvoir indexée à l’usage de la Raison, et celui qui la détient, quel qu’il soit, y acquiert sa légitimité. Hobbes, en distinguant clairement le peuple des autres personnes, peut ainsi revenir à la fin même de l’institution, au sens d’instauration, de toute société civile.

 

     Les États, ne sont pas de simples rassemblements. Ils ne sauraient, si c’était le cas, permettre la paix, la conservation de la vie, la tranquillité publique, autant de bienfaits, d’avantages, de gains pour des hommes pourtant sous l’autorité d’un gouvernant. Hobbes n’a de cesse de le répéter. C’est même l’impératif (garantir la vie dans les meilleures conditions possibles de sécurité) que tout gouvernant doit mettre en place dans l’exercice de sa puissance, il ne peut s’y dérober, encore une fois, c’est son devoir. Mais si le Souverain*** s’arrêtait à cette dimension immédiate de protection, il exercerait là un pouvoir bien mécanique. Ce n’est pas ce que dit Hobbes, qui finit par exprimer clairement ce que l’on avait déjà deviné : la Souveraineté de tout souverain ne se dilue pas dans un exercice personnel et solitaire de l’autorité, serait-elle accréditée par une dimension protectrice, mais atteint sa véritable nature dans les bénéfices réciproques que le peuple et le prince se font l’un à l’autre. Pour autant, il serait très abusif et précoce de parler de Souveraineté populaire. Hobbes n’envisage ni là, ni ailleurs, que le peuple souverain puisse être seul Souverain, comme le fera Rousseau. Mais il dit bien, ici, que les sujets d’un État sont indistincts de l’État lui-même. Il affirme que l’intérêt d’un prince***, serait-il la volonté égoïste de demeurer au pouvoir, ne peut se couper de celui de son peuple, ne peut en être indépendant. Ainsi s’éclaire la difficulté formulée plus haut : si un souverain ne doit dépendre de personne comme souverain, c’est parce que –et ce lien causal est très important– la seule attache qui vaille, il la tisse avec le peuple dont il va et doit assurer et le salut et le bien-être. C’est un fonctionnement en miroir de l’intérêt bien compris, une sorte d’utilitarisme partagé, qui n’a à voir ni avec la Servitude volontaire analysée par La Boétie**** au siècle précédent, ni avec la Volonté générale rousseauiste du siècle suivant. En revanche, c’est une conception de la souveraineté qui partage avec ces deux références mais pas seulement,  l’idée que le pouvoir, i.e son maintien, ne peut se faire contre le peuple, qu’il faut –de gré, de force, par la ruse, l’intérêt, ou la Raison, la philosophie politique est infinie sur la question des moyens depuis l’Antiquité– ne jamais gouverner dans l’indifférence, faute de quoi, et tout légitimement, le peuple se saisira à son tour du pouvoir, car c’est lui qui le détient réellement et finalement. Il a toujours le dernier mot.  

*1588-1679

**ma lecture, précisément ici : sect.2, chap.13, §2 ; ou comment on ne doit jamais réduire quelque auteur à des formules qui font slogan à force d’être répétées, et qu’il faut pratiquer les textes dans leur détail. Acribie. La plus célèbre accroche hobbienne, au palmarès des dissertations de baccalauréat, “l’homme est un loup pour l’homme” homo homini lupus est, citation à Plaute empruntée, en est un malheureux exemple, elle ne peut ni ne doit être comprise littéralement, mais ramenée au développement où elle est incluse.

***Prince : terme générique dans tous les textes ‘classiques’ pour désigner celui qui est à la tête d’un pays, d’un état (Princeps, ce qui fonde, i.e le principe, en latin) qu’il soit, ou non, de sang royal. Le Prince machiavélien n’a pas vocation à être de lignage royal, par exemple. Même remarque pour le terme Souverain, détaché de toute connotation monarchique, et désignant, celui qui gouverne, quel qu’il soit.

****archives ibidem, 18 février 2018 : Petite leçon de précocité politique.

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D
Peuple, souveraineté, comme cela résonne en ce moment. Raison de plus pour te lire, Pascale, et revenir à Hobbes.
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P
Faut toujours revenir à ses classiques, non qu'ils aient toujours raison, mais.... presque! Disons qu'il y a toujours matière à réfléchir, c'est tellement mieux que d'avoir un avis!
Merci Denis.