inactualités et acribies

le cru et le recuit

14 Avril 2018 , Rédigé par pascale

Je ne me savais pas cannibale. Carnivore oui, omnivore d’abord. Mais cannibale, non. Aussi de tous les mots –et maux– dont on m’affuble, suis tombée, il y a peu, sur celui de sarcastique. Et pratiquant la rumination pourtant réservée aux herbivores,  par déformation professionnelle et goût privé me suis mise à mâcher, mâchouiller, remâcher, régurgiter depuis ma panse, mon rumen réfléchissant.

Parce qu’il appartient à la catégorie bouchère, le sarcasme –qui signifie arracher la chair n’est-ce pas, σαρκάζω– fait toujours un carnage. (Sans oublier, parce qu’il me plaît bien, un sens attesté encore au XIIIème siècle qui l’oppose au carême ce temps interdit de viande et autres nourritures carnées d’avant les fêtes pascales.) Le sarcastique accomplit ainsi les basses œuvres de dépeçage, découpage, que sais-je encore, étripage peut-être ; n’ai-je pas vécu une partie de mon âge en ce coin normand qui fleure bon la pomme, le calvados, la crème double et… les tripes à la mode. On est toujours rattrapé par les entrailles qui font ripailles et rimailles… un vrai bain de sang !

 

Mais quittons ces abattoirs d’occasion et faisons un peu le larron.

 

Pratiquer le sarcasme ne se peut sans une certaine cruauté. Ce mot cher à Clément Rosset*,  qui vient de crudité, cru s’opposant à cuit dans les sociétés initiales, comme disent les ethnologues d’aujourd’hui. Lévi-Strauss disait traditionnelles, gardiennes de leurs traditions, résistant à l’entropie.  Il y a donc bien des chances qu’en ces temps et ces lieux bénis, la Sarcophaga carnaria fût de compagnie le premier animal ; la mouche grise mangeuse de viande. A moins d’être gobée sans sommation par le terrible et aujourd’hui disparu Sarcosuchus, un crocodile sans limite et sans pitié. Dans tous les cas, les mangeurs de chair se mangent eux-mêmes, dans un sarcasme réellement  accompli qui ne manque pas de mordant. Victor Hugo appelle bourreau cette plaisanterie cruelle qui cloue ceux qu’elle atteint au pilori de l’offense pour mieux l’anéantir. Est-il des sarcastiques ignorant qu’ils le sont, la faute en serait vénielle avec l’assentiment de Socrate pour qui nul ne fait le mal volontairement. A quoi, assurément, il faut rétorquer qu’on ne peut manger –qu’on dévore, broie ou engloutisse– sans le savoir.

 

Pour peu que vous le voulussiez**, il est possible d’éviter, ou pas, de mettre votre interlocuteur sous emprise par sarcasme, le maintenir sous l’étau de vos puissantes mâchoires et l’achever d’un coup de dent. Incisif et pointu. Le piège mortifère se referme. Il ne peut s’agir que d’une mise à mort. Loin de toute drôlerie, de tout faire-semblant. Le sarcastique est un sacré tueur. Aussi, si de loin croyez en deviner, si pensez en avoir près de vous, si jugez votre air gâché par sa proximité, si voyez se déployer au loin les mouches sarcophages, les pamphiles voraces et oublieuses, si à votre tour voulez faire mouche en visant cette cible et vous montrer mouche plus fine qu’indicateur de police ou espion révolutionnaire, il vous faut raison garder. Le sarcastique de l’espèce chevillard, louchebem, viandeur, n’a rien d’un enfant de chœur. Il n’est point gentillet usant de quolibet –quod libet, ce qui plait– à moins d’envisager qu’en plus d’être assassin il y prenne plaisir. Ce qui, nous en sommes d’accord, fait beaucoup pour un seul.

 

Planter ses dents carnivores et cruelles pour que coule le sang, se repaître du cadavre, s’en lécher les babines. Tel est l’homo sarcasticus qui partage avec l’homo diabolicus le défaut d’aimer la renommée. Il ne pratiquera jamais le sarcasme à l’encontre de qui l’ignorerait. Son rictus sardonicus doit résonner urbi et orbi. Pour le moins. Tandis que le gentilhomme en sa gentilhommière aime l’impertinence, la plaisanterie, l’ironie évidemment, l’ironie toujours, fouailler, railler, disputer, gourmander, se moquer aussi, remettre en place, analyser, synthétiser, dépasser les platitudes par piques, pointes et saillies, se draper en sa fantaisie. Ne manquer ni redan ni ressaut, décocher et décrocher à propos. Mais le sarcasme, anagramme de massacre, n’est point de sa manière.

 

*Le Principe de cruauté. Editions de Minuit, 1988

**admirable conjugaison, in Petrus Borel, Croque-mort (1840)

 

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D
Qui l'eût cru (cela dit sans sarcasme)?
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P
en forme dès potron-minet, Denis !