inactualités et acribies

musicienne du silence*

29 Avril 2018 , Rédigé par pascale

En 1599, Cecilia est jeune encore. Délicate. La tête recouverte d’un turban blanc, blanc aussi le vêtement léger qu’elle porte des épaules jusqu’aux chevilles qu’elle semble avoir très fines bien que le tissu retombant en plis les dissimule. Mais ces pieds nus ne peuvent tricher. Une telle minceur ! Dans sa tunique, longue robe aux longues manches comme un voile de grâce, Cecilia dort.

Sur le côté, d’une étrange manière. En se posant, son front a probablement défait l’ordonnancement secret du plissé de sa coiffure dont un pan s’est dénoué et chute doucement en une courte arabesque. Son corps alangui sur le flanc droit, mais son visage tourné dans une pose qui contredit toute possibilité de relâchement. Et pourtant, Cecilia s’abandonne. Elle respire, invisiblement.

On ne voit pas, on ne voit pas tout de suite, la mince taillade, l’étroite estafilade qu’elle a au cou, ni la goutte de sang qui s’y pend, incolore. Se pourrait-il qu’elle ne fût point dormante ? se pourrait-il qu’elle ne fût point ? se pourrait-il  que Cecilia fût morte ? que son vêtement soit son linceul, un sindon à sa mesure, Cécilia chastement revêtue de lin blanc.

De quel génie armé de quelles mains une telle beauté peut-elle bien provenir ? quelle musique, et de quelles sphères venue, la fait reposer si calmement ; quelle puissance, et de quelle force élégie par la grâce, sa respiration soulève-t-elle l’étoffe qui la recouvre ?

A la même date** Caravage peignait des vieillards, des gamins, des putains magnifiques et les églises de toute l’Europe s’emplissaient d’anges et de chérubins dénudés et grassouillets et souvent impudiques. Mais Stefano, Stefano Maderno, dans le marbre froid n’a poli que les frissons d’une étrange mélancolie. Point de triomphe charnel. Non point l’indolence, mais non plus l’austérité. Ni excès, ni  indigence. Ni même rien pour savoir. De son corps, de sa peau, on voit si peu. Cécilia n’est point une orante. Ses mains ne sont pas jointes mais se sont rejointes dans l’abandon d’une mort consentie. Ni une gisante. Ici elle n’a pas de tombeau. Sa statue de marbre blanc repose dans une châsse de verre. On peut donc la voir de dos, et contempler alors son visage éteint. Ou la voir faussement de face puisqu’alors elle le soustrait à notre regard.

Aller à Rome. Battre les pavés du Trastevere. Entrer dans la Basilica di Santa Cecilia. Elle est précédée d’une sorte de petit jardin et d’un cloître. Pénétrer jusqu’au fond. La belle est là. Laisser à l’extérieur son histoire et ses légendes***. Demeurer. Rester. S’attarder. Respirer pour elle.

 

*Mallarmé ; **peu ou prou ; ***celles de son martyre. Devenue patronne des musiciens, ce que chacun sait, mais aussi des brodeuses, ce que l'on sait moins.

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P
Merci, merci! <br /> si ne pouvez courir, alors volez...
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L
M A G N I F I Q U E ! <br /> Que ne puis-je courir à Rome...
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