inactualités et acribies

Relisons Héraclite avant de polémiquer

2 Avril 2018 , Rédigé par pascale

Ou d’évoquer le risque polémique. Car le Polemos est le principe même de l’Autre. Pas la réduction que nous faisons en confondant autre avec autrui, mais l’Altérité manifeste dans toute opposition, dans toute différence, sans présager de son aspect « polémique » et même en l’ignorant. Puisque tout ce qui n’est pas même, est autre. Affirmation difficile en dépit de sa simplicité grammaticale et syntaxique. Le Polemos est donc un principe généalogique, voire génésique, il fait advenir ce qui n’est pas identique. Car il ne se passe rien du même au même. Dans la duplication pas de création. Aussi, l’usage actuel et lancinant du terme polémique non seulement oublie d’où il vient, mais s’en détourne. La polémique est un outil heuristique, c’est pourquoi dans les débats philosophiques, on n’hésite pas à y recourir, pour éprouver à leur contact et en les frottant l’une à l’autre, la fécondité de telle ou telle prise de position d’un point de vue doctrinal. Encore que, l’idée de prendre position pouvant laisser entendre aux oreilles délicates une situation belliqueuse, il s’agit plutôt d’envisager la part que l’on peut concéder à l’autre dans ses arguments, au sens exactement équivalent de raisonnement, loin de toute opinion, lieu commun, doxa, évidemment de tout intérêt affectif. Aussi, polemos est, non point une valeur intellectuelle, ce mot –valeur- convient à la morale, mais une valeur ajoutée à l’échange.

Comme principe de discorde, il est aussi et nécessairement principe de concorde. Il n’y a aucun effet à en relever la supposée négativité, voire stérilité, comme il est si souvent fait pourtant dans les renvois d’opinions, qui prennent de nos jours le mauvais nom de débat. Ainsi affadi en débat, le polemos est devenu… polémique au sens courant et erroné d’aujourd’hui. On assiste même à la formulation  d’excuses anticipées de qui pense atténuer l’intensité de ses propos en se gardant d’être polémique, comme on peut se garder d’être excessif, imprécis, de mauvaise foi et tant d’autres excuses périphériques à une véritable réflexion partagée. Toujours difficile, la rigueur est terriblement exigeante et ne s’improvise pas.

Mais il n’y a de paix qu’à l’aune de la guerre, de justice qu’à celle de l’injustice, sans conflit, aucune nécessité de dire le droit ou le juste ou l’équité. Pour que l’équilibre, l’harmonie soient seulement pensables il faut que la puissance des contraires soit féconde, leur interaction nécessaire sous peine d’inertie générale, d’immobilisme anti-héraclitéen ; sans cet impératif agonistique, qui n’est pas une hypothèse, on se baignera toujours dans le même fleuve.  Il ne se passera jamais rien. Le devenir n’est ni possible ni pensable. Certains Grecs sont allés très loin sur ce terrain* –revenons aux sources qu’on nous tend– faisant du polemos un Principe originel à l’égal d’un combat sans lequel tout ce qui est ne serait pas. Une lutte des qualités qui s’opposent dit Nietzsche dans les  Ecrits posthumes. On ne passe pas de Chaos à Cosmos en douceur. Ou mine de rien.  Pas d’Harmonie sans l’aigu et le grave, dit aussi Aristote** qui n’est pas le plus intransigeant sur ce point, mais, pour avoir décortiqué les textes de ses prédécesseurs, qu’il avait en meilleur état que nous, et pour les avoir critiqués sur des points fondamentaux, Aristote mérite ici notre attention.

Pour le sens commun d’aujourd’hui, il faudrait –toujours et a priori– éviter la polémique pour ne pas tomber en discorde ; alors qu’il faudrait -si nous avions la sagesse des philosophes présocratiques- pour éviter la discorde ( ρις) ne pas renoncer à la polémique (πόλεμος) ; sauf si l’hybris (ϐρις)s’en mêle, c’est-à-dire si l’un des côtés vise à l’abolition de l’autre comme le dit si bien Marcel Conche***. Et cela se fait, de nos jours, d’un simple mot. Pourtant et au contraire, on peut poser une question polémique, adopter à titre propédeutique un point de vue polémique, formuler une proposition qui prête à polémique, précisément parlant qui invite  à examiner un point, en vue de réviser, de compléter, de changer le sien, ou pas, s’il s’agit bien d’une discussion, d’une dispute (disputatio), à l’écart de tout point de vue particulier, individuel, mais au cœur d’une rationalité dûment construite.

Faut-il comme Heidegger, non point envisager la pensée se constituant dans une bataille entre plusieurs,  mais comme une lutte en soi, avec soi, contre soi, une lutte pour l’Etre ? c’est prendre le contre-pied de la doxa contemporaine pour laquelle se confronter aux autres nous constitue, pourvu qu’on y trouve aussi la paix !  Condition proprement effarante si l’on y songe, mais à quoi tout le monde souscrit et se soumet.  Toute proposition qui refuse ce qui est –ce qu’on doit accepter par contrat d’harmonie préétabli–  qui résiste à ce qui se présente  comme on le présente, et tente, autant que faire se peut, de dépasser l’immanence in/sensée du concret,  introduit, selon l’opinion générale,  un principe de discorde, dis/corde, et vise à séparer. Le schéma n’est pas valable seulement pour le grand groupe, la « société », qui a le dos large, il convient au quotidien, à la vie courante, aux cercles rapprochés. Il y est même parfaitement à l’aise. Parce qu’il faut niveler toute difficulté, qu’il ne faut pas se blesser au champ de bataille de la pensée, on n’hésite pas, en revanche, à porter le fer contre celui qui n’emprunte pas la voie normale, devenue royale, celle de l’atonie. Celle de la paralysie, paradoxalement celle aussi de l’enthousiasme pour l’admiration ou la détestation commune, et prendre l’accord pour la mesure de toute chose. Le partage n’est plus synonyme de partition mais d’accommodement obligé. Toute polémique en ce sens déchu, est à bannir, puisqu’elle disconvient au principe de plaisir que serait la vie commune, ou la mise en commun de la vie.

Comment  peut-on, et qui le peut, penser que l’intersubjectivité doive mener à l’homogénéité ? et que l’on doive éloigner la polémique à titre préventif entre deux individus singuliers, entre deux groupes? Ceux qui n’y voient qu’une cause de division, et y pré-voient par une étrange logique de la sentimentalité et du désir de plaire,  l’arrivée  d’une scène de crime. L’assassinat de la vie en ce qu’elle a de commun, comme le sens, comme le lieu, communs eux aussi. Mais une pensée médiane n’est pas une pensée, c’est une façon de penser. Alors que l’exercice intellectuel de la polémique fait une puissance, une énergie,  –une fois admis qu’il n’y a pas place pour l’échange d’opinions molles, comme on parle de ventre mou ; une fois admis qu’il n’y a pas de place pour les préférences, les goûts, les affects ; une fois admis que l’on est dans un exercice –et pour revenir à l’étymologie une lutte ; une fois admis que cette lutte est à elle-même son propre dépassement ; que tout rapport à l’autre n’est pas scellé par l’obligation de ne pas déplaire,  enjeu si souvent incompris ! Il y a une violence paradoxale à condamner la polémique, et commettre ainsi un rapt de la réflexion de l’autre, l’autre jugé, déjugé plutôt à l'instant même. On assiste alors à une inversion et un décentrement de l’objet (de la) polémique, et même à son abandon : c’est le sujet présumé polémiqueur qui sera jugé. C’est-à-dire la personne. Et anéanti, de facto, un espace possible de résolution –ou de compréhension rationnelle, raisonnable pour le moins– de ce qui s’est muté en différend pour n’avoir pas été accepté comme différent. La résorption rêvée de toute adversité,  ne fait pas unité mais uniformité. C’est le début du règne des idoles. Le sujet avec qui l’on refuse –par avance et/ou par auto-protection–  de polémiquer en ce sens trivial bien sûr, devient par un retournement inouï objet de polémique. La place est libre pour les estimations, voire les sentences partisanes, les condamnations définitives mais sans en avoir l’air… ce sont les pires !

On peut préférer le cœur à la raison en toutes circonstances. Mais alors il faut se préparer à la confusion. Toute réflexion philosophique, mais toute réflexion honnête, au contraire,  installe un soubassement polémologique nécessaire à la confrontation de la diversité en vue de son dépassement par le Logos.

Soyons héraclitéens plutôt que nous-mêmes.

L’Obscur, comme il est surnommé dès son vivant, rappelle avec une simplicité… désarmante que Le cycéon ***se décompose si on ne l’agite pas.*****

 

*au hasard, Empédocle…**(Ethique à Eudème  (VII, 1, 1235 a 26)) ; *** in Héraclite, Fragments. PUF ; ****boisson-breuvage (vin, farine d’orge, miel….) déjà présent(e) chez Homère, bu(e) rituellement lors des Mystères d’Eleusis, préconisé(e) aussi par Hippocrate…******fragment Diels-Kranz- 12)

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

denis montebello 04/04/2018 09:40

Eviter la discorde sans renoncer à la polémique.

pascale 04/04/2018 10:30

Tu ne pouvais pas ne pas avoir saisi... Cet exercice d'équilibre ne s'improvise pas, aussi les chutes sont en nombre...