inactualités et acribies

Exercice d’admiration, aux défauts achevés et assumés.

17 Juin 2018 , Rédigé par pascale

     Souvent, pour ne pas dire toujours, je vérifie qu’une lecture enthousiasmée d’essais ou de travaux spécialisés, est due, au fond, à deux raisons : soit on y retrouve ses propres convictions intellectuelles, construites de haute lutte, et l’on se sent porté, transporté, chaque page tournée comme une occasion de dire, tu ne me chercherais point, si tu ne m’avais déjà trouvé, très immodeste manière de réaliser qu’il faut des épaules de géant, pour que les nains que nous sommes puissent voir mieux et plus loin ; soit, on découvre une terra incognita laquelle, d’un coup, nous enveloppe dans sa toile. Le plus souvent première chronologiquement, celle-ci ouvre toutes les promesses de l’autre. Ainsi assemble-t-on des matériaux, qui par la loi inexplicable des rencontres, des entêtements, des coudoiements  –nous parlons de pensées, de réflexions, de recherches, d’intellectuels n’est-ce pas ?–  finissent par organiser autour de soi un prisme, (peut-être deux ou trois, pas plus, cela friserait l’incohérence) une lunette, voire une lorgnette, par lesquels on aime tout faire entrer ou presque. La métaphore figée tombe sous les doigts, on dessine alors une vision du monde.

     Ce que je tente de formuler ainsi en préambule, je l’ai ressenti très fortement en lisant le magistral Res publica de Claudia Moatti*. Et parce qu’il est hors de question d’en faire recension –admiration et effacement l’imposent– je vais faire bien pire, tâcher de dire pourquoi, pour moi, ce livre est inévitable à qui se sent un peu chez soi dans la Rome antique, et en philosophie politique. C’est d’ailleurs par cette porte là, que je suis passée, il y en a d’autres, elles me sont plus étroites.

     Les Romains ne savaient pas qu’ils vivaient dans une « république ». Et voilà comment le prisme évoqué plus haut, apparaît, lumineux, évident. Un flagrant délit de clarté. Qui justifie, dans l’instant pressant et insistant,  les centaines de pages à suivre. À lire à petits pas, ce n’est ni une balade, ni un ballet. Mais à couper le souffle, à rester le souffle court, chaque page dans un recueillement fébrile. Et chaque chapitre. Clarté du projet, de l’exposition, de la démonstration, dans un continent de références, de repères, de citations, dont les plus aguerris se régaleront, et que les autres picoreront.

     Dès les premières lignes de l’Introduction, je suis conquise. Il me suffit de quelques noms, il me suffit même d’une demi-phrase en note**, pour comprendre que je vais cheminer en compagnonnage d’œuvres et de noms qui ne m’ont jamais quittée. Mais pas seulement. Le point de vue, au sens topographique du terme, sans ambiguïté, formulé avec la plus grande force tranquille, annonce une lecture passionnante : Claudia Moatti va s’employer à écoute(r) la langue pour connaître les actes de langage. Jubilation ! Une réflexion de philosophie politique menée par le bout du nez de l’histoire et qui tire l’oreille des mots pour mieux en poser le sens et ainsi comprendre, nous faire comprendre, ce que par paresse ou par circonstances, nous croyons d’autant mieux connaître que nous l’employons aujourd’hui sans précaution et même avec une certaine bouffissure. Res publica. Non point la République, mais la Chose publique.

     Et puis, maintenant que je suis définitivement perdue pour l’objectivité, que je le revendique, quaecum ita sint (…) perge quo coepisti, autrement dit et à quelque chose près, j’enfonce le clou… Car si d’aucuns confondent objectivité et neutralité, ils ont tort, mais je vais momentanément leur donner raison, je ne suis ni neutre, ni objective dans ce que je retiens. Deux cas plutôt qu’un : Machiavel m’a toujours été d’un commerce agréable, lu et relu sans fin, en italien, en français, et la littérature philosophique afférente. Enseigné aussi. Mais enfin, enfin ! ce livre établit clairement, définitivement, que Machiavel n’est point machiavélique parce qu’il a compris le génie institutionnel de Rome ; et comment Rousseau, si bon lecteur d’Aristote par ailleurs***, a pu dire en toute vérité que le Traité du Florentin, Le Prince, Il Principe, est d’un « républicain ». Voilà pour le premier cas, fort discret dans le livre, il est double, mais ne fait qu’un, rapporté aux conséquences en philosophie politique moderne, de la connaissance de l’histoire politique de l’antiquité romaine. Le second est tout entier dans la proposition de travail, le parti qui est pris, l’intentionnelle lumière qui dirigera l’ensemble de la réflexion et des recherches : à partir de l’étude du langage romain de la politique. Et parole fut tenue, ô combien ! page après page, chapitre après chapitre, mention spéciale, si j’ose, pour les (longs) paragraphes en conclusion de chacun d’eux.

     Je n’ai jamais su, et n’hésite pas à le répéter, résumer un livre, c’est-à-dire ici, faire du petit avec du grand,  du court avec du long. Du fractal en somme. Je ne vais pas m’y mettre. J’ai promis la partialité. Mais surtout je mesure la présomption à juger d’un travail de recherche immensément spécialisé pour lequel les titres universitaires, la reconnaissance internationale, la liste des œuvres et des articles de l’auteur, parlent suffisamment. Que tous ceux qui aiment les généralités passent leur chemin****,  que tous ceux qui veulent se frotter à une exigence intellectuelle de haut vol, osent.

     On se prend à maudire tout ce qui, dans l’organisation récente passée et future de l’Éducation Nationale ne permettra plus cela : la lecture par les générations d’étudiants à venir de ce que des maîtres à venir aussi, ne pourront peut-être plus écrire. C’est une conséquence inattendue (et fugitive… quoique…) pour moi, de ce livre immense.

 

 

*Res publica, Claudia Moatti, Fayard, 467p. Avril 2018. ** "la tradition aristotélicienne, transmise par Machiavel"... me suis fait plaisir, il y a peu, auprès d’étudiants de philosophie à établir cette transmission. ***Aristote, si souvent référencé dans ces pages, au prisme duquel je me suis frottée en enseignant Politiques. Ou comment de la Grèce à Rome, il n’y a pas de parenté sur cette question. ****ici, 40 pages de bibliographie ; et des notes, en bas de page, millimétrées, au cordeau, en latin, quand le français n’y va pas.

 

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D
Merci pour ce beau texte, Pascale, et pour la découverte. Si passer des Romains aux Gaulois ne te fait pas peur, je te conseille Le Pays des Celtes, de Laurent Olivier, paru au Seuil. Une lecture dont je sors juste, et complètement "conquis"...
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P
Même pas peur! C'est noté<br /> .Le livre de C.Moatti est un monument. De ceux auxquels on retourne toujours. Une référence dorénavant.