inactualités et acribies

l'abus de sport est aussi abus de langage

27 Juin 2018 , Rédigé par pascale

   Il y a une différence radicale, historique même, entre les jeux antiques et le sport moderne, invention spécifique où les catégories de rendements, records et compétitions dominent. D’évidence, les préjugés, les clichés, les poncifs, les lieux communs, les images et la représentation de l’Antiquité grecque, accompagnent tout ce que nous croyons lui devoir, nourrissant contre-sens, phantasmes et/ou hors sujets.

    Le degré d’acceptation de la violence et de la brutalité dans les exercices physiques et les Jeux antiques trouve son explication dans la faiblesse, voire l’absence de contrôle institutionnel de la violence générale, disons la violence politiquement acceptée, dans les États et Cités antiques, pour lesquels la guerre n’est ni une exception, ni la solution dernière, ni un choix détestable quand tout le reste a échoué. On oublie qu’il faut une certaine pacification des luttes sociales et politiques pour que puissent naître des compétitions elles-mêmes pacifiques. Ce qui ne veut pas dire sans combat, ni affrontement, mais dans un certain affaiblissement pulsionnel, un abandon officiel de leur caractère brutal au profit de règlements sophistiqués, euphémiques. On aimerait croire que les compétitions antiques permettaient l’exposition comme spectacle d’un idéal et d’une éthique dont nous aurions hérités au même titre que la rationalité philosophique et/ou mathématique : Platon, Pythagore et… Olympie ! alors qu’il s’agit en premier lieu d’affrontements guerriers ou rituels. Et mille ans qui défilent dans les textes, la statuaire, les sites archéologiques, les objets, vases et autres céramiques, l’iconographie en général. Mille ans ! voilà peut-être la première ignorance à laquelle il faudra bien faire un sort.*

     On oublie aussi un peu facilement –mais Norbert Eliasi nous le rappelle- que nos organisations étatiques ont considérablement abaissé le seuil de tolérance de la violence physique acceptable entre citoyens, tandis que son niveau très élevé dans les cités grecques, était non seulement banalisé mais admis comme réjouissance publique. Aussi, contrairement aux pratiques modernes, les jeux et exercices physiques de l’Antiquité n’étaient pas feints. Aujourd’hui, la sophistication des règlements, des installations et des accessoires –sans parler des enjeux non sportifs–  en font des combats ou des affrontements mimétiques. Là où le sportif moderne donne une représentation fictive le « sportif » antique ne joue pas, même dans le cadre d’un spectacle civique, il y va de sa formation de soldat, de son honneur, de celui de sa cité, de sa famille, de sa lignée, et de l’ensemble des forces que la cité pouvait engager dans une lutte guerrière. La différence est radicale dans ce qu’il convient d’appeler la « mise en danger » ou le degré de « souffrance » par exemple, voués dans l’Antiquité à préparer des combattants véritables. On ne fait pas semblant ! de nos jours, les règlements et autres instructions officielles ont force de loi, tandis que les antiques pratiques se contentent de la loi du plus fort. Pour vaincre son adversaire au pancrace, il faut lui tordre les doigts, impossible alors pour le vaincu de retourner au combat. On ne s’embarrasse pas d’interdits, de prises déloyales et autres traitrises… Pas de distinction entre catégories de poids pour les boxeurs par exemple, et si les mains sont protégées de gants de cuir, celui-ci est si dur et épais, et ses bords si tranchants, que ladite protection devient elle-même une nouvelle arme. Car lutte, boxe, pancrace, ont bel et bien été inventés « à cause de leur utilité pour la guerre » affirme Philostrate. Que fait-on une fois les lances et les épées brisées, demande-t-il avec un certain bon sens ? reste à lutter à mains nues et vaincre en un seul roundii Revenant aux temps anciens qu’il préfère, -il vit, rappelons-le, entre la fin du IIème et le début du IIIème siècle de notre ère-  le même affirme que la force est le maître mot. C’est elle qu’il faut entretenir, exercer et développer, par les moyens les plus frustres parfois, -courir contre des chevaux ou des lièvres, redresser d’épaisses plaques de fer, s’atteler à des chars avec de robustes bœufs, prendre des lions ou des taureaux sur son cou. Nous sommes dans un monde de semi-héros. Ces entraînements « à la dure » qui n’oubliaient pas les bains dans les rivières, les couchers sur de simples peaux, les aliments frustres, font plus penser à des opérations de survie qu’à des exercices sportifs. Et l’auteur d’affirmer que ces anciens athlètes « faisaient de la guerre un exercice pour la gymnastique, et de la gymnastique un exercice pour la guerre. »

     Disons que le ‘sport’ dans l’Antiquité grecque en général, et l’olympique en particulier, est devenu mythe au sens barthésieniii du terme, parce qu’il participe pour nous, non d’une connaissance véritablement précise,  mais d’une parole que l’on (se) raconte et transmet,  dans une histoire affaiblie, en marge de l’Histoire propre. Rendu « à l’état de parole »  le réel est passé, pas au sens de passage, mais au sens de lavage, de lessivage, de décoloration. Ce qu’on en dit est une déperdition, ce qu’on dit qu’on sait, qui se fige et s’immobilise comme patrimoine intouchable,  alors qu’il a été grandement altéré par cette transmission imprécisée et surtout détextualisée. C’est le principe même de toute doxa, de tout cliché, de tout lieu commun. Et du mythe, pour Roland Barthes, qui, se constituant dans une « matière déjà travaillée » permet une communication appropriée, et même appropriante, –que l’on a fait sienne– préférant à l’objet lui-même,  ce qu’on a à en dire, ce qu’on désire lui faire dire. Ainsi  il y a une sémiologie du mythe : il fait sens bien plus qu’il n’a de sens. Une idéologie, l’arrivée dans un discours, une doxa, conjuguées au présent, d’un sujet du passé qui se croit autorisé à se présenter, et à re-présenter, en le rendant pourtant de facto illégitime, l’idéal olympique, ou le ‘sport’ dans l’Antiquité, (qui pourtant n’existent pas) comme archétypes de la grandeur et de l’honneur du sport comme activités contemporaines à caractère collectif et dimension sociale ! Étonnantes, à cet égard, les formulations d’autant plus emphatiques qu’elles sont officielles et planétaires, sur la valeur de la « fraternité entre les peuples », alors que rien, dans les jeux sportifs de la Grèce antique ne permet une telle expression. Il faut, pour cela, une double opération contradictoire dans son principe : compter sur la force de l’immémoire collective pour mieux affirmer de quoi on se réclame !

    Des gouvernants et leurs ministres, d’anciens champions internationaux ou entraîneurs célébrés pour rien, des joueurs-vedettes, vendent et vantent des croyances de pacotille, sur la paix ou l’égalité par le sport. Perpétuer coûte que coûte un discours bienveillant, pour « retrouver » les valeurs de la Grèce antique, qui-nous-a-tout-appris, y compris le ‘sport’, que nous avions honteusement oublié jusqu’à l’aube du XXème siècle** ! La pratique du ‘sport’ pour les Grecs anciens est devenue une « image à disposition »iv une marque déposée. Voilà sa dimension mythique, d’autant que les représentants des États usent de la sémantique la plus émoussée pour en nier les aspérités, les défauts, les vices. Les discours institutionnels, relayés par le discours commun, vide de tout reproche, porteur de tous les espoirs, de tous les saluts. Seule une connaissance précise, ou une prudence intelligente, une épochè respectueuse des savoirs peut nous mettre à l’abri de cette mythification-là, en vue d’une démystification. Il faut, selon Barthes, parler excessivement du réel, en fuyant la dimension magique de tout alibi pseudo-historique, asséné comme autant de formules dogmatiques, de celles qui font croire que la grandeur du ‘sport’ viendrait  de la Grèce antique la plus élégante, savante et raffinée ! En évitant le piège de mythifier les mythes, nous accéderons peut-être, ou nous accèderons sûrement, à une lecture authentiquement critique de notre réalité.

 

* On estime la date de 776 avant J-C comme marquant le début des compétitions (avec la course à pied) et qu’un coup véritablement fatal leur sera porté en 393 après J-C, quand, avec l’abandon des rites et lieux de cultes païens par un édit de Théodose Ier influencé par l’évêque de Milan, Ambroise, les Jeux dits Olympiques, éclos d’une spiritualité mythique et d’une mystique polythéiste, disparaissent par l’effet de la spiritualité chrétienne. Ce n’est pas tant d’ailleurs les pratiques sportives qui gênent, que cette double origine païenne et polythéiste. - ** même difficulté pour  la démocratie, dont il faudra bien réviser aussi la dimension mythique

i - Norbert Elias, in  Sport et civilisation. La violence maîtrisée. Paris, Fayard, 1994 – ii Philostrate, de la gymnastique, 11 – iii Roland Barthes, Mythologies, Seuil, 1957 – iv ibidem

 

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D
J'ai mal choisi mon jour pour commenter cet article. "Il faut y croire!", cette injonction éclipsera tout le reste.
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P
test... (désolée)
P
Défaillance de la machine qui ne me prévient pas que tu es passé par là!<br /> Je forme quant à moi des vœux, je mets des cierges, je formule des formules magiques pour que "ça" s'arrête le plus tôt possible... Passant le lendemain du jour, il faut reconnaître que les amateurs de foute sont plus "croyants" que les autres...