inactualités et acribies

petite suite (musicale)

14 Juin 2018 , Rédigé par pascale

 

Je reviens. Ce que je dis de la musique est trop dru, trop serré. J’en connais la raison : une rumination qui ne m’a jamais lâchée, pour autant que je m’y applique. Et, naviguant dans mon propre bocal, j’ai commis l’impardonnable erreur de l’empressement. L’affectueuse et attentive lecture d’un ami me fait y revenir.

J’aime la musique, je l’ai toujours aimée. J’en connais l’orthographe, la grammaire, la syntaxe, un peu -pas autant que je voudrais- la littérature, je veux dire les œuvres, comme on le dit d’un corpus qui fait autorité, n’oubliant jamais ce que ce mot doit aux auteurs, à ceux qui créent, forcent le respect. J’en ai pratiqué le difficile apprentissage. A ce jour, je l’écoute. L’analogie avec la chose écrite n’est pas totalement hasardeuse. Elle a l’avantage de renvoyer à un ensemble plus fréquenté, plus connu, elle a l’inconvénient d’être, à un moment, inappropriée ; je vais y succomber quand même un peu. Et revenir sur le point suivant : que la musique n’a a priori* rien à dire, au sens très précis où elle ne délivre ni idées, ni messages, ni significations ;  qu’il faudrait, opération fort délicate, la détacher, la décoller, de cette mauvaise « fonction » qu’on lui prête, de ce lieu commun, de ce pré-jugé. Du moins si l’on s’engage sur la voie étroite du raisonnement, cette folle audace -pléonasme- par laquelle on prétend que l’esprit humain est en capacité de se saisir de ce qui se présente, et en faire un objet de réflexion parce qu’il est un sujet pensant. Ce qui n’a jamais signifié que tout est réductible à la rationalité, loin s’en faut, mais que l’illusion chosiste du monde ne peut suffire. D’autant qu’à propos de la musique, on constate rapidement une contradiction répandue à l’envi : la musique est un réceptacle pour nos états d’âme ; elle est la même pour tous. Ce qui ne peut…. s’accorder.

Comment démêler les fils, désembrouiller les pinceaux, remettre la baguette dans le bon sens ? sans attenter au plaisir légitime, à l’extase, à la fascination, ajoute le petit futé au fond de la classe, qui depuis, s’est procuré Clément Rosset, lequel n’a pas toutes mes faveurs**,  mais juste des formules auxquelles le poisson-que-je-suis-tournant-dans-son-bocal, souscrit, au nom de leur efficacité. Pas mieux ! reprend le déluré malicieux… Pour exemple, la musique ne se réfère pas à une réalité extérieure. Comment a-t-on juste oublié de le dire : elle n’imite rien, elle ne se rapporte à rien. Sinon à ce qu’on veut soi-même y mettre, et qui l’anéantit, la néantise, comme musique à ce moment-là, au profit d’une satisfaction qu’on peut, qu’on aurait pu trouver ailleurs ou autrement. On se sert d’elle. On la plie à son usage. Lequel n’est ni outrageant, ni malvenu, ni coupable, bien entendu, mais tout simplement hors-sujet, dans tous les sens du terme. D’abord parce qu’en se déportant de soi à autre chose que soi (la musique) on élabore, et se conforte dans, une illusion majeure ; ensuite parce qu’en privilégiant la subjectivité des impressions -qui est le contraire de la subjectivité pensante- on manque la musique elle-même par une excessive attention à soi. Et je redis au sac à malices qui fait semblant de ne pas écouter, et avant même qu’il ne tente toute réprobation, qu’il ne s’agit de rien d’autre ici que de faire ses griffes sur une question qu’il aurait suffi de ne pas se poser….

J’ai renâclé avant de sortir Jankélévitch. Je pouvais craindre qu’on me le reprochât. Qu’à cela ne tienne ! Janké, comme on dit, est là devant moi. La musique et l’ineffable, le titre aurait pu suffire : de la musique on ne peut rien dire. Mais le philosophe, et même (et surtout ?) le métaphysicien bavard veut comprendre ce rien. Et ne le peut qu’en construisant un discours. Exit la fonction morale -ouf !- et la rationnelle. Tout va bien. Exit la mystique, la messagère. Exit les arrière-pensées et les arrière-intentions. Mais aussi l’hermétisme. Et l’anagogique. Parce que la musique ne signifie rien…. Sourires du poisson qui tourne en rond dans son bocal. Mais sait qu’il avance. Jankélévitch concède que nous sommes soumis à toutes les/ces tentations parce que la musique est d’une docilité complaisante à tout psychologisme, et même à tout. Disons-le tout net. Sans jamais oublier que c’est à des architectures des plus précises et des règles des plus complexes que nous devons d’être dans le saisissement. Fulgurance de la rencontre d’une objectité  irrécusable et d’un être singulier ; ainsi de l’alexandrin parfait et de son pouvoir irraisonné de bouleversement ; ainsi du Fa dièse mineur comme outil et technique d’écriture, et le 1er Concerto pour piano de Rachmaninov ; alors, la ποίησις, poíêsis aristotélicienne est rendue à sa double et indissociable signification originelle : fabrication et même production, et création. Ré mineur, ses règles et ses contraintes mais le Requiem de Fauré.

Jankélévitch a donc bien raison de dire que nous sommes dupes de nos préjugés expressionnistes. Que ne l’ai-je formulé ainsi plus tôt ? c’eût été plus facile, peut-être, de faire comprendre que non solum la musique s’en trouve appauvrie, étrécie, sed etiam dénaturée. Cause de sa propre cause, effet de soi-même, l’aséité de la musique frappe d’évidence maintenant. Et bien plus et bien mieux que l’indicible ou l’ineffable, mieux vaut un apophatique inépuisable discours, comme l’objet musical lui-même. Comme objet de pensée, et comme objet réel, il im-pose, au sens exactement contraire de ex-pose, tient en lui et doit retenir en lui, une absence de mots qui n’est pas un vide, ni une cessation, mais une suspension, épochè, un silence,  au sens… musical du terme, une pause, une demi-pause, un soupir, sans quoi aucune musique n’est possible, aucune partition n’est jouée, aucune note ne va de l’une à l’autre.

La musique porte en elle une nécessaire indifférence aux bruits du monde. Aux bruits des gens. Aux bruits des mots et  du cliquetis du prêt-à-dire. et aussi, et d'abord aux bruits de soi. Probablement est-ce là la limite de la réflexion. Mais pour le savoir, encore fallait-il s’y frotter. Ce n’est pas si facile.

 

* qui signifie, en philosophie, et chez Kant en particulier, hors les données de l'expérience, ici, avant toute expérience, et définitivement.**du fromage de tête, ibidem, 12 mai 2018.

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D
Aujourd'hui, on peut faire du bruit, c'est la Fête de la Musique!
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P
oups.... ma réponse précédente ignorait ton passage!<br /> Me souviens avoir séché, il y a .... fort longtemps, cours de philosophie de l'art, question (orale) : "la musique est-elle un cas particulier du bruit ?
M
e ne m'en sors pas. La musique et si je vous suis bien l’œuvre d'art en général ne signifie rien.<br /> La « plier à son usage » serait « être  hors sujet » et résulter « d'une excessive attention à soi »<br /> Je pressens, confusément, que vous avez raison. J'ajouterais qu’en peu de mots je crois que vous posez les termes de la démarche philosophique, qu'on peut éventuellement étendre à d'autres contextes.<br /> Le bruit du ressac ne signifie rien non plus et bien entendu, si je puis dire, ce n'est pas de la musique. Et la musique n'est pas la mathématique.<br /> Vous m'amenez à penser que l’œuvre d'art est un surcroît de réel voulu par l'artiste, une création ex-nihilo qui s'impose par une présence forte, subjuguante. Autrement dit, ce n'est pas une interprétation du réel, une grille de lecture, c'est de la naissance.<br /> Bien cordialement
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P
Je dirais : plutôt que "poser les termes de la démarche philosophique", je tente de faire de la musique un objet de réflexion philosophique. Car, comme objet "psychologique", "sentimental" ou autre, c'est le rapport le plus commun que nous avons avec elle. Et quand je dis "hors sujet", je veux dire relativement à cette démarche, mais aussi, au sens strict, qui fait du "sujet" un "hors-de-lui", il pro-jette sur la musique, depuis son intériorité, ce qui ne la concerne pas (sa tristesse, sa joie, etc...). <br /> La différence entre l'absence de sens du ressac (ou autre) et de la musique, c'est que le premier est un son naturel, l'homme n'y est pour rien. La musique, en revanche, est création, sans l'homme elle n'est pas.<br /> Et, oui, bien sûr, elle n'est pas plus mathématique qu'une page de littérature ne surgit d'un dictionnaire ou de l'application des règles de la grammaire... <br /> Quant à ce que veut l'artiste -"un surcroît de réel" suggérez-vous- ce n'est pas ce qui fait, prioritairement l'objet de ma réflexion. On peut, en effet, être "subjugué" par des œuvres dont on ignore tout, à commencer par ce qu'a voulu l'artiste... qui peut faire obstacle à cette relation "désintéressée" dont parle Kant...<br /> Bien cordialement à vous aussi. Merci pour votre attentive lecture.