inactualités et acribies

Re-voilà Dionysos, le renversant.

7 Juin 2018 , Rédigé par pascale

    Dans la Grèce antique et lointaine, la religion, à proprement parler le culte rendu aux dieux, a une fonction civique, par laquelle les individus s’intègrent à l’ordre et s’y ajustent,  –Jean-Pierre Vernant le montre si bien– sauf l’exception immense et paradoxale : le dionysisme. Immense parce que répandu dans toute la Grèce,  paradoxal parce que parfaitement accepté, et même intégré, comme un temps de rupture dans l’organisation de la cité, autorisé et consenti par l’ordre au désordre, sous plusieurs aspects, dont celui, excusez du peu, d’être une affaire de femmes.

     On ne peut pas dire qu’en Grèce d’alors, les femmes aient eu une place de choix dans la vie politique –toujours ce terme en sa dimension étymologique complexe. Elles ne peuvent être aux affaires, et même si elles sont libres, comme dans la jeune et brève démocratie athénienne, elles ne sont pas citoyens. Le culte de Dionysos va pourtant leur donner un rôle de choix dans l’expérience religieuse et mystique du renversement et de l’affranchissement de toutes les limites et barrières. La tempérance – sophrosúnê, σωφροσύνη– vertu grecque par excellence, quelque chose comme la maîtrise de soi, y vole en éclat au profit d’un  délire et d’une folie venus de ce dieu lui-même fou et délirant. Une expérience de la limite, du paroxysme. Le contraire d’un rapport intime et secret avec la divinité –que d’ailleurs le polythéisme grec en général ne connaît pas. Une proximité étroite avec la possession en revanche, ou la dépossession de soi, voire l’étrangeté. On y parvient dans et par des pratiques collectives –danses, chants, cris, courses errantes, sauts, et usages du vin [le même verbe grec dit le vin qui jaillit de la jarre et le bondissement, λλομαι]. Tout cela est le fait de Dionysos, le fait du dieu. Les femmes en cortèges bachiques –les Ménades- sont-elles prises par le vin, ou prises par le dieu ? « Le Ménadisme est chose féminine » dit L. Gernet un spécialiste.

     Dans l’Athènes démocratique où ces/ses fêtes sont traditionnelles, Dionysos arrache les femmes à leur rôle d’épouses et à leurs maisons, leur donnant ipso facto mauvaise réputation, culbutant et retournant l’ordre des choses : elles font le chemin inverse qui a mené de la « sauvagerie à la civilisation ». Athènes la masculine, la patriarcale, la cité normée par des mâles, se fait féminine et matriarcale, le temps des fêtes, dans une modalité indiscutée, Athènes contredite par une sorte de décret populaire où -nouveau renversement- ayant déserté le foyer conjugal, les femmes s’unissent à Dionysos dans le rituel sacré et secret, initiatique même, de l’ « Étable aux Bœufs », non loin du sanctuaire « au Marais », alors que les hommes boivent seuls et en silence, s’enivrant avec leur propre gobelet, et non  la coupe commune qui tourne, selon l’habitude.

     Alors, le dieu entre dans la Cité par la mer. A la tête du peuple des morts qui l'envahit, Dionysos circule sur une sorte de navire et tient en guise de mât une grande vigne déployée. Les morts sont aspergés d’eau, et peuvent en boire, car ils sont assoiffés –mais les morts ne sont pas abstèmes, le vin leur fait compagnonnage d’autres manières : d’abord par la vaisselle vinaire que l’on met dans leurs tombes, ou encore lors des repas funéraires pris sur le tombeau du défunt et bien sûr, les libations versées pour le bien-être de leur âme. Ce jour-là, on descelle les jarres enterrées, remplies de vin nouveau, considéré comme un don de la nature ; et  au signal, on lève la coupe et l’on boit.

     Lors des grandes fêtes, Dionysos est Maître de la Cité puisque même le temple  de Zeus Olympien est symboliquement fermé par une corde qui fait double sens : il ne protège plus, partant, il doit lui-même être protégé. La plus célèbre des quatre Dionysies est la fête des Anthestéries. Pendant trois jours, toute la famille, hommes et femmes, mais  enfants et esclaves compris, goûte le vin nouveau. Il y a aussi des concours de buveurs, des spectacles de luttes, des banquets. De décembre à mars, en gros, Athènes est quasi consacrée à Dionysos, sans discontinuer, ce dieu que les Grecs semblent avoir inventé pour mettre en cause leurs certitudes. Les dionysies sont des fêtes de la transgression officialisée –quelque chose de l’esprit de nos carnavals– d’autant plus remarquables qu’une vague de dionysisme déferle semble-t-il au VIème siècle avant JC, celui, justement, qui inaugure aussi la naissance et l’apprentissage de l’exercice du raisonnement, Logos. Peut-être ceci explique-t-il  ou éclaire-t-il cela. C’est Athènes, celle de l’agora, place publique devenue place-forte de la Raison, de la Sagesse et de la Philosophie, du débat d’idées, des plaidoiries, Athènes puissante par son développement politique, intellectuel, commercial, par la vassalité de ses cités alliées, c’est Athènes qui institutionnalise le dionysisme et en invente en même temps la manifestation sublimée, comme une greffe exceptionnelle, la tragédie, autre culte rendu à Dionysos, comme l’hommage inouï de la civilisation à la barbarie.

     Les fêtes dionysiaques sont celles d’un Délirant sous l’œil de la Raison, ou de l’orthodoxie civique mise gravement à l’épreuve dans ce qu’elle a de plus tangible, de plus réussi et de plus précieux, l’ordre civil, l’ordre public. Les fêtes, tout particulièrement les Anthestéries, sont gaies et tristes, fêtes des fleurs et des morts, comme Dionysos est brillant et sombre. Couronné de lierre, la plante des tombes, froide et stérile, soporifique, mais ardent comme la vigne, dont le jus revigore les forces sexuelles, si l’on en croit Plutarque. Tenant le premier d’une main, la seconde de l’autre, il appartient aux Enfers et à la Terre, et nous rappelle toujours à sa double figure, double origine, double nature, lumineux par sa naissance sous le signe du feu, il surgit littéralement des ténèbres à la lumière, le jour où l’on ouvre les portes du temple infernal du Marais –que l’on tient pour une bouche des Enfers– et que les jarres de vin nouveau sont ouvertes elles-aussi, aux fêtes des Lénées, de lenos, le pressoir, mais aussi les récipients dans lesquels on conserve le jus du raisin avant foulage, cette mise à mort symbolique de Dionysos, puisque le mot veut dire aussi, parfois, le cercueil.

 

cf archives : 2017/05/dionysos-le-dieu-par-qui-vint-le-vin ; 2017/04/des-chiens-des-rois-des-chevres-un-dieu...le vin...  ;   2017/04/des-vins-a-vivre-a-boire-et-a-manger.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
D
Si le rôle du dieu fou et délirant est pris, et parfaitement tenu, il nous reste celui des morts assoiffés-et pas abstèmes. Nous le jouerons sans modération.
Répondre
P
je dirai même plus... et je lève mon verre.