inactualités et acribies

Schubert, sonata in D major D 850

11 Juin 2018 , Rédigé par pascale

La musique est-elle un objet ? non bien sûr puisqu’elle ne représente rien répond Clément Rosset, qui partage l’affirmation avec le plus grand nombre, y compris non mélomane, elle n’est pas représentative. Mais alors lance le petit futé au fond de la classe, qui n’écoute pas mais auquel  rien n’échappe, a-t-elle un objet ? évitant, mais pas pour longtemps, les poncifs de ses petits camarades : la musique exprime nos émotions, nos sentiments….et bla et bla et bla…. Mais si elle a un objet, alors elle a un but, une fin, une fonction, elle existe pour quelque chose qui n’est pas elle. Servant à quelque chose, elle sert quelque chose. Bien vu, le petit futé. Il faut juste parfaire l’expression, développer, préciser…

Cela fait longtemps que je remets à plus tard, à jamais, une réflexion à propos de la musique, dont je ne me souviens pas qu’elle se soit absentée de mes âges ; mais, raisonner sur ce qui se perçoit, ce qui est perceptible, αίσθητικός, aisthêtikós, et, par nature donc, échappe à l’entendement est oxymorique d’emblée. Ce qui touche les sens -l’ouïe ici- ne peut entrer en logique, ne peut être compris, ne parle pas à l’intellect, ne serait pas, en ce sens, objet philosophique, en vertu de l’irréductibilité des choses sensibles, variées, multiples, aux catégories du logos. À moins d’y être ramenées, terme parfaitement inadéquat, cette réduction, serait plutôt une  subsumption,  une élévation du particulier à l’universel, des musiques particulières à une absolue musique, dont la conception -la formulation par concept- assurerait de facto l’efficacité intelligible. Mais, à l’inverse, il n’est pas si facile d’expliquer que l’art, en général, n’est pas fait pour… pour être compris, pour transmettre un message, ni même pour être beau*…  a fortiori  la musique, dont on aime qu’elle soit le support de nos états d’âme, et pour les plus curieux, qu’elle confirme les commentaires qui l’accompagnent après coup, voire les propositions que les compositeurs eux-mêmes ont parfois formulées.

La tâche est rude. Le plus difficile, et peut-être la seule possibilité, reste d’évacuer clichés, et idées reçues, -après tout n’est-ce pas le sens même de la démarche philosophique-  d’établir que rien ne permet de donner une, ou plusieurs explications, mais le faisant,  on dit de la musique ce qui peut être dit de bien d’autres choses,  ce qui n’est pas spécifique, on n’a rien dit d’elle, mais beaucoup de soi. Qu’une bonne soirée entre amis, qu’un médicament contre la céphalée, qu’un vieux Cognac hors d’âge peuvent apporter le calme, le bien-être comme… et là chacun mettra ce qu’il veut, ce qu’il connaît, ce qu’il aime, Mozart, Schubert, Arvo Pärt, Messiaen, le piano, le violoncelle, la musique romantique, la contemporaine. Qu’il soit bien entendu que nous parlons ici de musique classique. Et multiplier ainsi les propositions. Il est si tentant de demander à la musique qu’elle participe à notre bien-être et confirmer chaque fois dans un élan irrépressible que c’est parce que c’est beau que cela nous plaît. Sans jamais avoir songé à inverser la formule : ne serait-ce pas parce que cela nous plaît que nous le trouvons beau…. Clément Rosset, qui écrit là une analyse remarquable affirme : La musique n’est ni vraie ni belle. Alors que le petit futé du fond de la classe est retourné à ses méditations solitaires, les autres s’agitent… pensant qu’une affirmation n’est valide que si elle s’accorde à leurs intuitions habituelles. Voire à leurs pratiques courantes. Et croyant qu’il suffit pour réfléchir de décrire des situations, alors qu’il faut s’en détacher.

Bon, calmons un peu les esprits échauffés. Nul ne dit, -et surtout nul n’interdit, voilà, ça va mieux ?- qu’il ne faut pas faire de la musique un objet de réception aux émotions du sujet que nous sommes. Mais alors, on sort du champ du raisonnement, dans lequel on croit pourtant entrer, par ce qui lui est étranger, puisque la musique ne peut se laisser représenter, ni se prêter à une adjudication intellectuelle ou esthétique, dit encore C. Rosset, encore moins à un rapt émotionnel ou sentimental avec lequel elle n’a rien à voir.

Pourtant, si elle ne représente rien, -aucun rapport d’aucune sorte, imitation, analogie, référence avec le réel, elle est son propre réel, qui annule, annihile, néantise toute extériorité, toute hétérogénéité. Son anormale teneur en réel est toujours autosuffisante, elle oblige à une attention de contact de laquelle les distractions, au sens pascalien de divertissement, extérieures, hétérogènes, le monde qu’on porte en soi et dont on se défait difficilement, doivent être chassées. Effacées. Qui ne le fait, ou qui n’y parvient, n’est ni en faute, ni en crime, ni ne doit battre sa coulpe. Mais profite en quelque sorte de la musique pour infirmer ou confirmer le réel, -ordinaire- les sentiments qu’il peut occasionner, les mots qui essaient de le traduire. Pour supporter des peines ou confirmer des réjouissances. Elle sert d’intermédiaire, d’entremise. Elle est assujettie à ce qu’elle n’est pas. Essence et existence qui en elles ne font qu’un, se détachent alors pour servir, être asservie à des connotations psychologiques, accidentelles, variant avec les circonstances et l’humeur, alors qu’une partition, fait pertinemment remarquer C.Rosset, en est absolument indépendante, et a une valeur stable, dit-il.

Ce que l’on « demande » à la musique ou qu’on dit trouver en elle, -mais à la poésie, à la peinture- …. ne devrait, en toute rigueur, ne pas pouvoir être trouvé ailleurs justement. Si les critiques hégéliennes permettent d’aborder cette irréductibilité, c’est l’analyse kantienne de l’originalité absolue du jugement esthétique, -l’affirmation c’est beau -qui passe exclusivement par les œuvres de génie- qui fait une proposition intellectuellement impeccable : bien souvent, il faut reconnaitre que nous confondons « j’aime » avec « c’est beau » ; alors d’une part, j’avance ma subjectivité, mes goûts personnels et  d’autre part, j’émets un jugement esthétique. Seul le second est porteur d’universalité, qui n’a rien à voir avec l’unanimité, mais qui rend possible l’accord du jugement de plusieurs subjectivités pourtant irréductibles. Freud le dira en des termes et sur un registre totalement différents, mais qui ne fracasse pas ce qui précède : certes, nous ne sommes pas tous  artistes, mais par la compensation sublimatoire, l’artiste « résout » de manière particulière  des difficultés inconscientes finalement semblables. C’est pourquoi le spectateur, l’amateur au sens noble, capte ce que seul l’artiste, par ses dons, ses talents, peut traduire, in-former dans un objet, une œuvre musicale pour nous ici. Kant formule, pour le dire, l’étonnant paradoxe d’universalité subjective : la coïncidence de deux dimensions par ailleurs et dans tous les autres cas, absolument contradictoires, pour le moins injoignables. Le public, si hétérogène qu’il soit, si éparpillé que soient ses connaissances, ses goûts, sa formation, son éducation… arrive cependant à une forme d’adhésion, d’acquiescement, d’affinité  sur les œuvres de génie. Mieux, c’est parce qu’elles sont de génie que ces œuvres le permettent.

C’est toujours  à Kant que l’on doit l’explication fine du caractère si particulier de la relation de l’homme à l’œuvre d’art. Pour préserver l’art de toute appropriation non esthétique, il faut que tout intérêt de quel qu’ordre, en soit exclu. On ne peut donc apprécier l’œuvre d’art parce qu’elle serait bonne, conforme à des lois morales, ou des lois logiques, ou des savoirs, si utiles dans d’autres domaines. Plus simplement, mais gardant le point de vue kantien, aimer la Sonate D major D 850 de Schubert, parce qu’elle apaise  et permet d’oublier ses soucis, ce n’est pas aimer l’œuvre pour elle-même, mais bien pour ce qu’elle nous apporte. Et si l’on apprécie une œuvre pour les connaissances qu’on peut y mettre, ou en retirer, cela procède de la même faiblesse, de la même infirmité, parce que les œuvres de génie, dit encore Kant, sont des objets si particuliers que leur existence est toujours suffisante, leur finalité, sans finalité. Et la relation subjective à cet objet, musical ici, est unique. Elle est gratuite, Kant dit désintéressée. Sans le moindre rapport avec ce qu’elle n’est pas. Elle n’est l’écho d’aucune réalité autre qu’elle-même, ajoute C.Rosset.

Je remercie Frédéric et Françoise, mélomanes de très haute volée, de m’avoir, sans le savoir ni l’avoir voulu, forcé la main et un peu le cerveau à écrire ces lignes, bien insuffisantes, mais qui m’habitent depuis très longtemps. J’ai bien conscience qu’il me faudrait, faudra ? préciser encore, et encore. Ce n’est qu’un début.

 

*oui, je sais c’est in-ouï…. j’y reviendrai.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
D
Autre question. Peut-on dire comme Mathias Enard (dans Boussole) que "la musique exagère"?
Répondre
P
Certaines oui, qui ne sont que des bruits...<br /> Heureuse de te lire, Denis