inactualités et acribies

C’est l’histoire d’une fable, ou pas.

9 Juillet 2018 , Rédigé par pascale

 

Un jour de bel ensoleillement, mais éloigné de toute Fontaine, quelques reliefs invisibles à nos yeux de géants devaient subsister d’une sustentation récente. Nul ne le sait, beaucoup le pensent. Mais dans ce carré petit et vide, rien n’apparaissait, rien n’arrivait, rien ne passait, sinon le temps et la chaleur. Jusqu’à ce que, d’un coup d’un seul, une légion de grouillants et fourmillants animalcules, parut. Qui en défilé torse et rapide, qui en individus écartés. Les minuscules allaient, venaient, demi-tour, tour entier, reculade, avancée, pas de côté, de l’autre. On ne les vit pas arriver. Pointer le bout de leur nez. Tenter une sortie. Avancer masqués. Jeter un œil au dehors. Sacrifier un émissaire, un espion, un messager. Prendre la température, tâter le terrain. Lequel est glissant, luisant, pas un grain, pas une granule de terre, des carreaux de faïence au-dessus d’une surface en formica.

Sont-ce de ces éléments, comme Épicure les a décrits à  son ami Hérodote dans une Lettre fameuse, ici regroupés après leur disparition, simple dispersion d’atomes, de particules, en vue de nouveaux conglomérats, parce que rien dans l’univers ne disparaît jamais, le non-être n’étant pas ? et le formica lui-même, comme assemblage de matière –materia au sens de matériau– est-il  aujourd’hui le conglomérat accidentel par nature, mais désormais fixé, d’un nombre incalculé de corpuscules essaimés à tout vent –tourbillon même disait Démocrite– fabriquant de nouveaux êtres ou de nouveaux objets, selon qu’ils sont animés ou inanimés. Sont-ce les cohortes des fourmis passées et trépassées dans les cycles du temps qui se sont matériellement re-constituées, sans le moindre égard ni regard pour ce qu’elles ne savent pas qu’elles ont pu être un jour, pas plus qu’elles ne savent ce qu’elles sont aujourd’hui. Et sont-ce les effluves lucrétiennes, dissemblables selon la forme mais semblables selon l’origine, qui attirent ainsi des fourmis venues de nulle part, surgies de rien, ce qui ne se peut, trottinant dans tous les sens sans le moindre dérapage sur une surface glissante comme planche savonnée ?

L’affaire advient par un désir de ristretto brûlant, brûlant quelle que soit la température au sol et même au ciel. Épicure en son Jardin enseignait qu’un petit pot de fromage n’attend pas, ou si peu, s’il est le plaisir réparateur d’un besoin nutritif virant à la souffrance, et non d’un caprice impatient visant une satisfaction impétueuse et fébrile ;  ce café-là résilie un manque et apaise. Et ménage dans l’agitation domestique un écartement bienfaisant. C’était sans compter sur la présence silencieuse mais frénétique d’un petit peuple de fourmis arrivées en nombre, cheminant à toute vitesse, dessinant en pointillé vibrant un lacet noir, contournant sans accident tous les obstacles, verres, couverts, caravane onduleuse et bouclée, enfilade décousue mais agitée, fine colonne aveugle comme une horde de légionnaires. Disciplinés et résolus.  

Mais d’où ces fourmis-là sont-elles venues ? de rien. De rien ! Là, une heure avant, une minute, une seconde,  il y avait néant, non-être, rien, rien qu’un fourmilier pût se mettre sous la langue, rien qui pût attirer un myrmécophage lambda, donc rien qui réunît les conditions de vie des fourmis, là où ne règne qu’inox, céramique, faïence, bois et un peu de…. formica dont il faut sur le champ se repentir. D’ailleurs, ni champ, ni pré, ni de près ni de loin, n’explique l’apparition miraculeuse, la spontanée génération des petites bêtes, moins bêtes qu’on ne pense puisqu’elles savaient ici échapper au grand tamanoir, lequel fait quand même partie du genre Cyclopes, ça donne à réfléchir. Elles ont, de ce point de vue, bien fait d’entrer en mon logis. Ce qui ne satisfait pas pour autant ma soif de comprendre, d’où, comment, par quoi. Là-dessus, je me ressers un ristretto, un r’café comme disait une chanson passée…

Un tintinophile passant par là me souffle à l'oreille qu’Hergé, dans Le Temple du Soleil, lécha un tamanoir léchant le capitaine Haddock fourmillant de bestioles et qu’il s’en éveilla. Normal ! nous sommes en Sudamérique, au Pérou peut-être bien. A moins que ce ne fût un sombre oryctérope. En aucun cas répond un spécialiste, celui-ci, vient d’Afrique. Mais alors je la tiens, la raison du passage en ma maison d’un train de fourmis. Partout où le risque est nul de rencontrer un myrmécophage, passe la formica, ses antennes, sa taille corsetée, aptère, ouvrière et même esclavagiste, ou tisserande, mais pas tout à la fois. Ne s’arrête jamais si j’en crois ce que je vois. La fourmi laborieuse, encore un pléonasme, doublé d’un euphémisme. Hyperactive lui irait mieux, jamais ne s’arrête. Ce qui fait double énigme, venues d’on ne sait où, on se demande vraiment où les fourmis vont. Et ça, ni Lucrèce, ni Épicure ne le disent. Ils n’ont rien dit des fourmis, mais des grains de poussière dans un rayon de soleil. Qui dansent. Comme les atomes de l’univers.

Mais d’autres, en revanche et à coup sûr. Τέττιξ κα μύρμηκες. Avec la Cigale pour la première fois, Esope. Il paraît qu’il fut plagié*. Plutôt bien. D’autres rimeurs, d’autres poètes ont été plus inventifs, Desnos, ou moins, Boileau. Et sans rime, sans pieds, sans vers, ayant perdu leurs iambes, leurs anapestes et même leurs dactyles de marche, mais pas leur imagination ; des récits, des contes, des fables furent écrits depuis si longtemps, peut-être même du temps d’avant le temps des fourmis, forcément avant que l’ambre sicilien n’enclose leurs fossiles. Pline, l’Ancien, l’oncle de l’autre, le Jeune. Il raconte comme elles travaillent, se nourrissent, il est bon observateur ; mais d’autres choses bien moins ordinaires, comme l’origine indienne de ces succins dont la transparence dorée retient avec les fourmis, des moucherons, et même des lézards. Certains, enfin et juste en passant, sont quand même allés un peu loin dans la fiction. Hérodote, l’historien géographe, et Strabon le géographe historien, nous content de bien beaux récits fantastiques, où des fourmis rejettent du sable aurifère en creusant leurs galeries pour le premier, cela se passerait en Inde ; tandis que le second, les fait aussi grosses que des renards et capables d’étrangler qui s’attaquerait à leurs trésors. Mention spéciale et prix de la divagation pour Lucien de Samosate et ses fourmis géantes, ailées, cornues, les hippomyrmèques. Mais rien de cela ni de ceux-là ne m’indique comment il se fait qu’une théorie de fourmis se forma en un lieu privé de terre, d’herbes, d’arbres et de tamanoir pour les engloutir d’une lampée. De toutes les extravagances auxquelles je me remets, la plus extravagante de toutes tient en ce fait irrécusable, qu’il n’y avait rien avant qu’il y eut ces fourmis.

Il est grand temps de prendre un 3ème ristretto, répandre comme il est d’usage des gouttes de citron et laisser les fruits acides découpés pour les faire fuir. Partir un peu et revenir. Ce qui fut fait. Avec le résultat inverse. Attirées et non repoussées, les fourmis se précipitèrent dans la pulpe béante pour y gigoter avec entrain. En train peut-être d’agoniser me dit-on…. ah bon ? ah oui ! que croyez-vous ? qu’elles pendraient leurs pattes à leurs cous, prendraient la tangente et la clé des champs, mettraient les bouts, se tireraient des flûtes ? vous rêvez, le café vous monte à la tête ? c’est mal connaître le peuple des fourmis, serait-il de nulle part venu, il lui faut disparaître dans la concentration. Il lui faut se concentrer pour disparaître. Aussi les quatre quarts d’agrume citrique abandonnés là comme dans le tableau d’Adriaen van Utrecht, en virent de toutes les couleurs. Du noir fourmi au vert pourri.

Mais quand, le lendemain... une, deux, une file de myrmicinae, ou formicinae, que sais-je, arpentent sans vergogne et dans tous les sens mon bureau, je me dis que Dali fut peut-être bien inspiré ce jour où il sortit de la bouche du Métro en promenant son tamanoir au bout d’une corde.

 

*mais, de La Fontaine (qui n’est pas un plagiaire, bien sûr) préférer La Colombe et la Fourmi, plus délicate en sa petite cruauté.

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D
Des effets du ristretto...
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P
... sur les fourmis? c'est stupéfiant!