inactualités et acribies

Doux & triste, Empédocle

13 Juillet 2018 , Rédigé par pascale

   Le monde est beau, je ne le sais que trop. Ce vivant, ce divin, dans lequel nous sommes quelques-uns à vouloir nous engloutir par nostalgie cosmique, pour oublier notre passage parmi les mortels qui ne nous comprennent pas. Cette beauté incomparable est d’ailleurs. Elle ne permet pas d’éviter le tourment, pire, elle le révèle, nous révélant notre propre insuffisance. La lutte est inégale mais inévitable entre l’aspiration à l’unité totale & l’obligation de parcourir la prairie du malheur*, comme condamnés à vivre.

   On ne dira donc jamais d’une mer en tempête qu’elle est tragique, mais cruelle, & pour moi le ciel ne sera jamais trop bleu, trop tendre*. Si je regarde ailleurs c’est que je regarde en moi, tel est le sens de mon indifférence. Pérégrine & ardente. Quand Pausanias s’attarde un peu trop dans mon silence & que je lui en demande la raison, toujours il répond : ton sourire, ton merveilleux sourire. Cher Pausanias, qui n’as pas besoin d’en dire plus & ne confonds pas tristesse & révolte. En moi, ni drame, ni dérision, ni refus. Des penseurs, finalement moins sages, se trouveront des motifs d’action ou d’agitation, voire de rébellion. Ils estimeront que la dysharmonie -Neikos- l’emporte toujours, que la violence a raison de la douceur, préfèreront l’agitation intempestive, les mouvements désordonnés, aux miens tourbillons, mouvements circulaires. Dans un tel monde où l’âme n’est jamais apaisée, les hommes inventeront le Mal. Et ils chasseront les dieux, pas seulement la douce & silencieuse Aphrodite qui diffuse amour & amitié aux poètes, aux peintres & aux penseurs, mais aussi Discorde, la malfaisante à la chevelure hérissée de serpents. C’est en eux-mêmes alors qu’ils trouveront les énergies du Bien & du Mal.

   Je ne suis ni désespéré, ni pessimiste & je préfère renoncer au monde plutôt qu’être rejeté. Incompris, plutôt que mal compris. Troublé mais pas abattu. Je choisis la distance, pas le mépris. Une fois de plus, Pausanias est seul à comprendre. Si le Bien & le Mal agissaient sur ce monde comme des forces extérieures & supérieures à lui, quel découragement serait le mien ! Mais Philia & Neikos sont les principes mêmes d’association & d’animation des éléments. Cette réalité est pure nécessité, Anankè, la nécessaire expérience des choses. On peut souffrir de ce savoir-là, qui se traduit par un manque, une incomplétude au monde dès que Neikos défait ce que Philia a construit. Mais la rébellion est inutile car elle ajoute de la violence à la souffrance. La révolte se trompe qui met le tragique dans les choses comme accident ou contingence de l’existence. Le tragique est l’existence. Entre instinct & raison,  au-delà de l’humain.

   Il faut avancer dans une existence surajoutée, déplacer son désir entre le manque d’être & le trop-plein de paraître. Une ombre sans poids dit Pindare de l’homme, mais d’une légèreté sublime, d’une âme dégagée de ses fonctions terrestres d’intelligence & d’analyse. Empédocle a choisi de s’installer là, en bordure de rêve & d’immortalité, enchaîné par les douces blandices d’Aphrodite. Là, dans l’aristocratie de sa plénitude mystique. Se peut-il qu’un jour l’homme atteigne à l’imperceptible, l’impondérable, pour avoir franchi l’au-delà de son réel dolosif? L’Harmonie parfaite, la belle promesse d’une déesse, comme une chimie primordiale peut être la belle idée d’un peintre, l’Harmonie parfaite s’épanouirait dans le cœur & le corps de l’homme, tel un vin inventé tout exprès pour alléger la vie, ferait éclater à sa surface de silencieuses & transparentes bulles. Invisible & puissante magie des êtres, des choses & des dieux.

*Empédocle, fragments. Traduction Bollack.

 

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