inactualités et acribies

la viticulture a réduit (un peu) de l'entropie du monde

21 Juillet 2018 , Rédigé par pascale

  L’arrivée de la vigne en terre grecque est tardive, eu égard aux dates données par les archéologues, -2000 ans, comparés aux -6 à 7000 pour le Caucase ! Mais de quelle vigne parle-t-on ? sauvage ou de viticulture ? Les textes qui  renseignent -avec grande précision- sur la seconde, parlent aussi, mais en moindre part, de la première. Il est vrai qu’elle a encore un ‘pied’ dans le temps de la légende, et pas la moindre, celle de l’Age d’Or, tandis que la viticulture nous fait entrer dans le temps historique, celui où les hommes sont contraints à l’effort pour vivre et même pour survivre, qui est aussi le temps de l’agriculture et de l’apiculture.

   Il fut un temps où les dieux et les hommes vivaient ensemble. Pour les hommes, ce fut une époque sans peine et sans conflit, où l’abondance de nourriture allait en proportion inverse de l’absence de labeur, la terre produisant spontanément tout ce dont ils avaient besoin. Nulle nécessité du moindre travail, ni techniques, ni même récoltes. Les fruits et le blé poussaient ou germaient à même le sol. La vigne, dans ce contexte encore mythologique, a évidemment surgi de terre comme les autres plantes. Homère en parle à plusieurs reprises dans l’Odyssée : elle est chargée de grappes devant l’antre de Calypso la magicienne, au milieu d’une végétation que l’on peut qualifier de « paradisiaque ». Capable de verdoyer le matin, porter des fruits à midi qui seront mûrs le soir même. Bien sûr Dionysos en personne, si l’on peut dire, participe à cette générosité de la nature caractéristique de l’Age d’Or.

   Les temps heureux d’avant le temps ayant disparu, et les hommes -par la faute d’Épiméthée n’est-ce pas ?-  devant se soumettre aux duretés des éléments, de la terre et du travail, les hommes eurent pour eux l’intelligence et l’ingéniosité, l’endurance aussi. Et ils réussirent. La culture de l’olivier, du figuier et de la vigne entre autres, marque non pas leur déchéance ou leur punition, mais leur grandeur, et viticulture et vin, les signes de leur entrée irréversible dans un autre et nouvel âge, celui de l’artifice, de l’habileté, de l’invention, de la transformation de la nature, de la rationalisation aussi. Observations empiriques, essais fructueux, tentatives réussies, perfectionnements heureux et bienvenus. Sans parler des avantages collatéraux qu’ils y trouvèrent en dépassant leurs propres dons, capacités et talents. La viticulture fit aussi des botanistes, des médecins, des artisans de l'argile, des céramistes, des législateurs, des poètes. Le vin (et l’huile et le blé pour être juste) inventa le commerce, la navigation, les rites, la vie en commun dans ses manifestations festives mais aussi les réglages du quotidien dans les rapports publics et privés, le développement du goût, d’une littérature savante, de techniques utilitaires, de solutions simples et/ou sophistiquées.

    Nous disposons de bien des renseignements sur la manière dont les Grecs anciens cultivaient la vigne, qu’ils considéraient comme un arbre, une plante qui n’a qu’un seul tronc en partant de la racine, qu’il n’est pas facile d’arracher et comporte de nombreux nœuds et rameaux –nous suivons Théophraste- tandis que la vigne sauvage est une liane qui s’enroule autour des arbres, et dont le cep peut atteindre, toujours selon le même, des hauteurs et des circonférences de très grande taille, certains parlent de 30m ! La vigne sauvage pousse naturellement dans les forêts de Méditerranée et d’Europe méridionale, on utilise sa fleur en parfumerie. Théophraste  fait une description soignée de la vigne domestique. Du genre vitis exclusivement, alors que la famille des vitaceae à laquelle elle appartient, compte 10 genres ; zone médullaire charnue semblable à celle du figuier, feuilles larges, longs pétioles ; les fleurs portent un duvet ; elle se propage par les sarments et non par les têtes de ceps, lesquels une fois coupés et mis en terre vont donner de nouveaux plants. À cette observation un peu sèche, il ajoute des remarques plus précises, faites de regards attentifs sur des pratiques constituées : bouturage, taille, marcottage, épamprage, provignage –mise en terre d’un rameau de vigne existant, que l’on transplante quand il a fait des racines–. Il conseille de faire de la poussière sous les grappes, car cela rend certains végétaux florissants : « la poussière est utile, dit-il, parce qu’elle ôte l’humidité », et pour protéger les vignes de la grêle, ou même du gel –un cas de vignes et oliviers brûlés par le froid en Attique au IVème- il faut recouvrir les ceps avec de la terre.  On trouvera la précaution inverse ailleurs : il faut protéger la vigne des effets desséchants des vents étésiens qui soufflent pendant la Canicule. Souvent nommés dans les textes, ces vents périodiques du Nord/Nord-Ouest, semblent très redoutés des Grecs.

    La viticulture et les soins apportés aux vignobles participent de pratiques savamment expérimentées en raison de l’importance du travail requis, comparé par exemple à la culture plus simple de l’olivier. Vignes et vignobles demandent une population instruite et du personnel qualifié. Illustrations : il faut privilégier les coteaux pour constituer des vignobles, coteaux que l’on aura pris soin de défricher au moins un an à l’avance. Les plantations doivent être régulières, symétriques, les intervalles entre les ceps constants. Xénophon donne même des indications de profondeur –un pied, un pied et demi. Il recommande de creuser des trous carrés. À proximité des villes, lorsque les vignes sont plantées dans les jardins, toujours un peu à l’extérieur, il est conseillé de les faire surveiller par des gardiens en raison des vols. Platon, dans Les Lois, prévoit un arsenal de mesures contre les voleurs de raisin et conseille d’ériger des murs pour les rendre inaccessibles aussi aux animaux, renards, lapins, rats, et même ours ! Pour lutter contre les criquets et autres chenilles on a recours aux incantations et à la magie,

   Il est surprenant de lire autant de précautions et de règlements, sinon pour confirmation par la loi, les guides et les recommandations, de l’œuvre hautement civilisatrice qu’accomplissent la vigne et la viticulture. On a retrouvé, par exemple, un texte du IVème av. JC  stipulant qu’à  Amorgos, une des Cyclades, un bail exigeait que les vignes fussent piochées 2 fois l’an. [Théophraste, lui, demande que cela soit plusieurs fois et avec une houx]. À Thasos, on avait fixé une date avant laquelle il était interdit d’acheter la récolte sur pied. Pline l’Ancien, un latin qui reprend abondamment de nombreux auteurs grecs, dont le médecin Columelle et bien sûr Théophraste, consacre deux livres entiers de son Histoire Naturelle (les 14 et 17) à la vigne et aux vignobles. Il y parle des arbres qu’il faut planter pour la protéger -le noyer, le pin, le figuier ; de ceux pour constituer des échalas et des supports -le saule, le roseau, le châtaignier, le chêne ; de l’exposition et de l’ordonnancement des vignobles ; des problèmes de bouturages ; des différentes manières de la planter, de l’arroser, ou non ; du calendrier ; des gelées et des brouillards ; des différentes sortes de greffes, et bien sûr de la nature du sol demandant que le terrain soit choisi avec le plus grand soin ; et il détaille sur plusieurs pages les qualités comparées de l’argile et de la cendre ou du fumier, pour nourrir telle ou telle terre. Évidemment de tous ces soins dépendront les vins, leur goût, leur force, leur quantité aussi, leur douceur, leur âpreté. On n’en finirait pas de montrer comment il maîtrise les détails les plus pointilleux, les savoirs les plus précis, même si l’on n’oublie pas qu’il les a à peu près tous collectés de ses prédécesseurs. Cet empilement de connaissances nous permet au moins, reprenant l’une de ses propres remarques, de confirmer que si la nature, en matière d’arbres, mais surtout de vignes, est notre maître, le hasard des trouvailles humaines qui fit les techniques et les succès vinicoles l’est bien plus encore.

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D
Les temps heureux d'avant le temps n'ont pas totalement disparu, je t'assure.
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P
sont pas sur mon fuseau horaire...