inactualités et acribies

comme un petit enthousiasme soudain*

11 Octobre 2018 , Rédigé par pascale

   Décidément il faut le redire, tous les désordres ne sont pas mauvais. Ils réservent des surprises. D’aucuns disent des sérendipités, terme un peu phoniquement trop proche de dépités pour être honnête, gardons surprises. Disons même cadeaux. Au singulier, un seul groupé en quelques deux cents pages, cela fait des bonheurs en nombre, sous la plume de Sciascia, et le titre français Noir sur noir. Se réjouir qu’il se fût échappé –ou qu’il fût oublié– des étagères dévolues à la Sicile, qui ne sont d’ailleurs pas les mêmes que celles dévolues à Empédocle. Où le casse-tête revient… il n’y a pas de solution. Sinon qu’Empédocle appartient quand même à l’ordre de la philosophie antique, serait-il sicilien jusqu’au bout des ongles, c’est-à-dire grec en ces temps-là.

   Ce Sciascia-là traînait hors de sa place réservée près des siens. Parmi eux, Pirandello. J’aime Leonardo Sciascia et je me souviens fort bien de l’annonce de sa disparition, un jour forcément gris de Novembre 1989. J’avais acquis quelques jours avant une revue entièrement à lui consacrée, dont la couverture le présentait revêtu d’un imper ceinturé et tenant une cigarette, à la Camus m’étais-je dit… Ce Journal de dix années (1969-1979) ou la tentation d’y retourner. Dans ces pages, des souvenirs, des anecdotes, actuelles, anciennes, siciliennes, italiennes, des cronachette, de la politique, de l’actualité certes, Sciascia y excelle. Écriture élégante, mémoire raffinée, francophilie stendhalienne, avec ce rien de mélancolie du sicilien né dans la province d’Agrigente. Dans la campagne, comme on dit en italien dès qu’on est hors-les-murs. Tournant les pages qui me portent encore une fois à la villa Palagonia de Bagheria, au Nord, délabrée et croulante, où non seulement il n’y a plus rien à voir –des petits monstres en laisse- mais ce rien est parfaitement abandonné comme jeté au milieu de constructions qu’on dit modernes, alors qu’il s’est passé juste l’inverse. Mais la première page suffit. Pour que cessassent là toutes les occupations du jour. J’étais parmi les temples d’Agrigente. Et j’entends cet olibrius –je m’apercevrais vite que le terme paraît de nombreuses fois dans ces Chroniques- reprocher à son âne en dialecte sicilien : E iddu pirqui chékku si fici ? ce qui signifie « Et pourquoi s’est-il fait âne ? ».

   Oui, on se le demande, pourquoi ? il y a, dans ce que d’aucuns appelleraient bon sens, maniement de l’évidence ou plus sûrement effet de l’impatience, une question inaugurale. De celles que seuls un paysan sicilien et un philosophe préplatonicien peuvent formuler. Le premier n’interroge pas son animal rétif qui cale sous le cagnard à lui en faire perdre sa raison. Il lui demande, au contraire, la raison de son être même. Sa nature asinienne. L’olibrius qui ne peut avancer sur le chemin le long des Temples et de la mer parce que son âne fait l’âne précisément, formule dans un patois délicieusement suraigu mais particulièrement agacé une question fondatrice comme on dit dans les livres scolaires que pourtant il n’a jamais ouverts. Ce n’est pas seulement que quelque chose soit, qui doit susciter toute suspension de jugement chez l’Homo sapiens-sapiens, ce qui pourtant est déjà beaucoup ; mais que, étant, chaque chose est ce qu’elle est. Et même ce qu’elle doit être. Et pourquoi s’est-il fait âne ? L’impuissance de l’ânier face à la nécessité ontologique de sa mule. Il n’y a qu’en Sicile, il n’y qu’à Agrigente, que les bourriques sont les signes visibles, et leurs conducteurs les signes audibles, d’un ordre du monde irréfragable et probant.

*expression de Fontenelle (enfin, presque)

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D
Parce que son âne fait l'âne. Et notre bonheur, ici.
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P
... puisqu'en Sicile, n'est-ce pas, rien ne change...
Merci Denis