inactualités et acribies

Il n'est pas certain que le soleil se lèvera demain

16 Octobre 2018 , Rédigé par pascale

   D’abord, remarquons la faute majeure qui, malgré les travaux de Copernic puis Galilée pour en avoir assuré le service après-vente, consiste à affirmer que le soleil –qui est un astre fixe– se lève, et donc se couche… conséquemment qu’il continue bien de tourner autour de la terre et pas l’inverse ! e pure si muove n’a servi à rien !

   Une fois passé ce pur moment d’étonnement cosmologique et linguistique, raisonnons. L’occasion m’en est donnée… non, je reprends, j’ai sauté sur l’occasion en lisant un billet, comme on dit, de recension du portrait livresque d’un auteur et personnage, nullement faiseur de philosophie, mais auprès duquel on convia Descartes et Hume. Je n’ai rien contre les conversations, même des philosophes et des poètes entre eux, bien au contraire, je l’ai prouvé ailleurs. Mais encore faut-il qu’au-dessus de tout ce qui les distingue –mais ne les sépare pas forcément– il y ait un espace de réflexion commun, et que celui-ci ne soit pas artificiellement sorti du chapeau du vocabulaire. Ainsi l’élégant portraitisé dans le livre conseillé à juste titre certainement, la qualité de lecture du rapporteur n’est pas en cause, l’élégant est mesuré aux ci-devant philosophes, à l’aune de la question du scepticisme, qui s’infléchit de façon indolore en doute. Ce qui n’est quand même pas la même chose.

   Je m’en vais donc, parce qu’il le vaut bien, revenir à l’un de mes petits préférés : au pupitre, David Hume, philosophe écossais du XVIIIème siècle. Dont j’aime particulièrement le Traité sur l’entendement humain*. Et plus que particulièrement, l’un de ses paragraphes (sur lequel tous les futurs bacheliers se sont cassé les dents, je parle de ceux qui n’avaient pas bien suivi les cours…) de quelques lignes qui affirme sans autre précaution que Tout ce qui est peut ne pas être* !  Saluons d’abord la simplicité de la formule, le philosophe ne pouvait pas faire mieux après avoir lourdement fustigé les philosophies absconses* et abstruses* ! On ne peut écrire plus lumineux, plus transparent, plus simple ! Affirmation sans entourloupette du caractère définitivement contingent de tout ce qui existe de façon empirique, qui peut s’appeler scepticisme*, mais ne signifie pas qu’il n’y a jamais de certitude, ni de connaissance, mais qu’il se peut qu’on se fourvoie sur ce qu’on nomme ainsi. Et ça change tout !

   Pour confondre le scepticisme humien avec celui des pyrrhoniens, même sans les nommer, c’est-à-dire le scepticisme absolu (contradiction dans les termes, pour être absolu il faudrait que je doute d’être en train de douter, merci Descartes !) on se passe, à tort, du raisonnement extrêmement précis et rigoureux par lequel l’Ecossais-philosophe remet en question, non la qualité ou la nature du réel qui serait douteux en lui-même alors qu’il est… ce qu’il est,  mais la mauvaise méthode par laquelle nous l’appréhendons. Nous adossons nos connaissances à des habitudes de coïncidences* entre des évènements, et nous en concluons des liens nécessaires et suffisants, qui pourtant n’existent pas. Précisons à petits pas : nous appelons causalité* ou lien de détermination* entre une/des causes et des effets, ce qui émane de notre esprit (Hume dit exactement nos idées*, dont il dissèque longuement le fonctionnement) et établit ces relations comme si elles venaient des objets eux-mêmes. Or, la causalité n’est pas dans les choses, mais dans les formulations que nous opérons à partir de relations que nous établissons entre les choses –qui elles, ne sont et ne font rien–, procédant quasi exclusivement ici par coutume, usage, accoutumance*.

   Ne pas aller trop vite, ne pas, à notre tour, en tirer des …conclusions mal venues. Hume ne dit pas, n’a jamais dit, qu’il n’y a aucun lien entre les choses ; il en examine la provenance et les conséquences que nous en tirons. Une idée n’a aucune qualité intrinsèque de nature à déterminer une relation causale, toujours alors a priori. Ce qui signifie : le passé ne fait pas règle à l’avance et nécessairement* (sens précis de a priori, Kant s’en souviendra avec révérence) pour l’avenir qui n’est pas encore là. Comme j’entends quelques ronflements significatifs, je reviens au soleil qui, peut-être, mais c’est pas sûr, pourrait bien ne pas pointer le bout de son nez demain ! Ou plutôt le jour, la lumière, car en fait de soleil, ici comme en Ecosse, ce n’est pas gagné tous les matins en effet… comme quoi, comme quoi, l’acribie dans le choix et l’usage des mots peut changer le cours du monde, ou presque.

   Le soleil donc. Bien sûr qu’il se lèvera demain, ou comme on disait dans les campagnes normandes et ailleurs aussi, demain il fera jour, pour reporter une difficulté ou procrastiner à peu de frais, manière peut-être de considérer que la nuit porte conseil mais jamais de concevoir qu’il se pourrait que l’astre du jour n’existât plus ! David Hume, et je me range à ses côtés, à son raisonnement, si l’on veut bien accorder à ce mot son sens, son poids et sa valeur, explique que la répétition d’une conjonction constante entre deux ou plusieurs éléments n’est pas de nature, ne suffit pas, à établir entre eux un lien de causalité. Que celui-ci est de l’ordre de la croyance, d’autant plus crédible, que rien n’est venu le mettre en échec. Mais cela reste de la croyance, l’effet (demain il fera jour) est de coutume et non de connexion nécessaire avec des effets antérieurs toujours semblables. Un lien de nécessité doit être de raisonnement et non d’expérience ou du réel, au sens empirique du terme. Comme et par exemple trois fois cinq est égal à la moitié de trente*. Kant…. oui, bravo ! s’en souviendra !

 

   Hume n’accorde aucune valeur à l’opinion empirique la plus courante, la plus fréquente, la plus répandue, en matière de connaissance (bien qu’il affirme que notre connaissance prend ses racines dans le réel, mais c’est une autre affaire) ; c’est le sens exact de ce qu’il appelle lui-même son scepticisme ; question épistémologique s’il en est, i.e relevant de la nature de nos savoirs, et non posture, ni même positionnement général à l’égard de toute chose… formulation délibérément non acribique, imprécise de ma part, pour en dénoncer l’inanité et l’inefficacité. Les ‘raisonnements’ sur les faits (puisque le jour s’est levé hier, et avant-hier, et encore avant, donc il se lèvera demain) sont toujours potentiellement susceptibles d’incertitude. Le contraire de quelque chose est toujours possible, c’est-à-dire toujours pensable (tout ce qui est peut ne pas être*) et l’expérience, au sens philosophique du mot empirisme est toujours une limite pour l’entendement.

   Tandis que, même si demain il ne faisait pas jour, le produit de trois par cinq sera toujours égal à la moitié de trente…et Même s’il n’y avait jamais eu de cercle ou de triangle dans la nature, les vérités démontrées par Euclide conserveraient pour toujours leur certitude et leur évidence*. Tandis que, économie de moyen du penseur écossais qui pose la proposition sans exception suivante : la relation que nous appelons causale et qui nous suffit, à tort, pour établir la plupart de nos savoirs (je sais que demain il fera jour…) ne peut pas s’obtenir par des raisonnements a priori. Si le soleil se lève demain, ce n’est pas parce que nous savons qu’il en est toujours ainsi!

   Et nous ne le 'saurons' vraiment que demain... ou pas!

*tous les termes ou phrases marqués d’un astérisque sont empruntés au Traité de la Nature humaine.

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denis montebello 30/11/2018 10:25

"Procrastiner à peu de frais", ça, je sais faire. Et pratiquer le doute pyrrhonien.

pascale 30/11/2018 19:42

et si l'on doutait à peu de frais pour pouvoir mieux procrastiner en pyrrhonien?
Quel mérite, Denis, d'avoir fait cette séance de rattrapage... merci!

morose 16/10/2018 20:20

La poétique des "couchers de soleil" est inépuisable, même envisagée ironiquement.
Je me souviens d'une conférence, disponible sur le site de l'ENS, de M Quentin Meillassoux qui développait en s'appuyant, ente autres, sur les écrits de Hume, une théorie du "matérialisme spéculatif" pour moi, jubilatoire et inoubliable, pour ce que j'ai pu en saisir.
Merci de me rappeler que, peut-être, le soleil demain...apparaîtra.

pascale 16/10/2018 20:57

Bachelard a forcément abordé cela. Sans la moindre ironie, mais en suivant les traces de la poétique.
L'expression "matérialisme spéculatif" me plaît bien. Je ne vois pas comment il pourrait en être autrement d'ailleurs. Que tout soit réductible à de la matière, voilà bien un sujet de.... réflexion!
Et, à ce moment, nul ne peut affirmer qu'il fera jour demain, mais je nous le souhaite. Les probabilités sont maximales!