inactualités et acribies

Quand la grignoche apparaît,

21 Octobre 2018 , Rédigé par pascale

   il n’est plus temps de faire la griche. D’un bon pain doré au four quand ressortent  des épines plus croûtées et brunies encore,  tout est à point, les choses en ordre et le monde en équilibre… Voyez comme il nous faut une phrase pour finalement, ne pas dire aussi bien ce que la grignoche montre, que le mot signifie parfaitement et à lui seul, dans la campagne du côté de Lisieux, pas plus loin, et s’il y en a encore pour l’entendre, l’ouïr et le comprendre. Cette honnêteté en politesse retenue, envers ceux qui pourraient savoir à ce jour –à défaut d’en user– qu’en ces trois syllabes sont encloses toutes les promesses briochées d’un grignotage sans pareil. Peut-être aussi sans heure, si l’on s’y attarde jusqu’en la nuit qui point à la moitié du mot, la nuit du boulanger qui n’a pas le temps d’avaler entre deux fournées une guichonnée de lait, car quand la grignoche pointe son nez, il ne faut point attendre. Un point c’est tout.

   Il faut se dégouginer ! Cette injonction assommante et de peu d’effet, censée signaler aux enfants qu’il faut se dépêcher, se presser, arriver urgemment, accélérer, se dégouginer quoi ! un ordre en quatre temps articulé, dé-gou-gi-ner, qui ferait peut-être le monde s’écrouler s’il n’était suivi sur le champ, cet inoubliable impératif maternel, qui aurait mérité une plume vipérine et un surnom à la Folcoche, s’en fut de toute mémoire vive, s’enfuit de toute conscience immédiate, s’enfouit dans des arcanes excessives mais muettes. Et se dégouginer disparut. Cessa d’être.

   Sans tomber pour autant dans le néant. Le temps, le moment opportun, ce que les Grecs anciens appellent d’un si joli mot, lui aussi sans équivalent valable, le kairos – καιρός, que l’on convoque à tort pour parler d’une «bonne occasion », n’y fut pour rien, qui repêcha se dégouginer à la grande loterie de la mémoire : ce qui échappe à l’oubli plutôt que ce qu’on s’efforce de retenir. Jamais amarré, ni arrimé, et même évacué, éliminé du champ des possibles lexicaux pour avoir été trop entendu, trop de fois, trop fort, il finit par déborder un jour, sans prévenir et sans raison, du moins c’est ce qu’il faut croire.

   Comme des siècles étaient passés, ceux de l’enfance et de ses après, qu’une telle arrivée sans avertir posait bien des énigmes et que l’inobservation des mots n’était plus de mise, se dégouginer fut instruit en procès de signification. Des décennies plus tard, il était temps, enfin, de se demander à quoi se dégouginer pouvait bien satisfaire. Aussi, pour la première fois sans peur et sans reproche, l’examen d’un élément du glossaire maternel, de ce vocabulaire entendu sans contrôle, s’imposa. Seule Colette peut se prévaloir n’avoir jamais eu à suspecter de mésusage sémantique sa propre mère. Sido ne faisait-elle pas croire qu’elle suivait la messe au mot près, si attentivement penchée sur son missel, alors qu’elle y lisait les plus belles pages des grands classiques qu’elle y avait camouflées. Le camouflet c’était pour le curé. Le sut-il jamais ?

   Aussi, au bureau des vérifications, se dégouginer fut prié de se présenter. Et fut très vite convaincu de faux et usage intempestif et permanent de faux, escroquerie et tromperie aggravés. Jamais, au grand jamais, ce verbe exclusivement normand n’a voulu dire se dépêcher, presser le pas, se hâter. Jamais. Dégouginer qui n’existe pas sous forme pronominale mais transitive, signifie exactement et métaphoriquement déniaiser ! car il s’agit exactement et métaphoriquement d’ôter les chevilles ou les goujons d’une porte, autant dire libérer… Alors pour exhorter ses enfants à se dégouginer il faut, comment dire… un sacré toupet, ou une profane ignorance. Plaidons pour la seconde, au bénéfice non point du doute, mais de la certitude assortie d’une précision : dans le cas particulier de la faussaire, l’ignorance est coupable de n’avoir jamais été combattue. Orgueil oblige. Aussi, il faut y voir la raison pour laquelle se dégouginer fut seulement éloigné pour longtemps, et pas anéanti, contre toute évidence. Il attendait son heure. Pour l’inspection, le contrôle, l’audit, la précision. Tardifs certes, mais implacables.

   Autant pour le bourdin aux pommes, il n’y a rien à redire, le mot était écrit sur l’ardoise dans la vitrine de la boulangerie, le jour de la vente, pas plus d’une à deux fois la semaine ; ni pour clancher une porte, geste et mot que tout bas-normand aujourd’hui encore préfère à fermer ; ni pour la griche qui fait se gricher les visages boudeurs… avant que la grignoche dorée ne les ravisse... en terre lexovienne seulement. Rien à redire non plus du jamais entendu et joli émaillé qui ne passe pas les limites du département ornais ; mais pas moins joli ni ornais que ce fouatiner qui se dit de ce que le vent enlève ; et savoir aussi et désormais, pourquoi il n’est jamais fautif à un normand d’employer maline pour maligne : c’est ainsi que l’on dit au pays des pluies, des brouées et du crassinage. Où l’on vous offrira toujours le coup de cachoire de trop avant de partir. Serait-il de micamau, étrange vocable pour dire –mais dans quel coin reculé d’un bocage quasi inaccessible ?–  un probable et imbuvable mélange de café et de calva. Mais l’offense est immense avec se dégouginer d’avoir laissé rababouiner des enfants pour mieux les ramiauler. Et pour cet afrion qui rime comme un affront et colle aux doigts de la renommée déconsidérée, il fallait laver la chanissure.

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D
J'aime vous retrouver ici, sur "L'autre versant du langage", comme dirait Michèle Aquien.
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P
Une surprise et pas des moindres dans cette exploration patoisante et normande, fut de rencontrer des termes communs avec le... lorrain. Il faudra bien que je m'y attelle.