inactualités et acribies

Deux figures inactuelles de notre modernité politique

7 Décembre 2018 , Rédigé par pascale

      Être moderne est une affaire ancienne. Et la question politique, contemporaine de l’humanité, bien plus encore. Rappelons l’inefficacité conceptuelle d’un éventuel Etat de Nature, Rousseau le si mal lu, l’a pourtant définitivement établie, et plaçons d’emblée cette réflexion dans les conditions de son développement rationnel : la nécessité –mais sous des formes multiples, variées et variables dans l’espace et dans le temps– du groupe pour développer l’humanité de l’humain qui ne s’arrête pas à des qualités positives. Car cette irréductible dimension politique posée, n’engage ni les moyens ni les fins qu’elle se donne, qui sont, et peu s’en étonnent, toujours a posteriori. Même quand il s’agit de propositions apparemment théoriques, voire utopiques dit-on à tort, aucune ne précède l’existence ni la constitution d’un groupe. Comment cela se pourrait-il ? en revanche, il se peut qu’elles organisent la vie commune –ses règles, ses obligations, ses contraintes– hors de toute réalisation effective et historique donnée, ce qui désigne une réflexion si les garanties d’un raisonnement établi au-delà de tout cas particulier justement, et expurgé de toute opinion infondée, sont réunies.

 

      Dans la présentation d’une des très nombreuses éditions récentes du Discours de la Servitude volontaire de La Boétie, ses auteurs écrivent* : « La Boétie, Machiavel : figures premières, exemplaires, les deux figures de notre modernité politique**, figures s’éclairant l’une par l’autre. D’une part, la lucide raison d’Etat qui trouve son langage, de l’autre, porté à l’expression, l’indicible savoir qui meut les révoltes ». On note le chiasme : à Machiavel la formulation éclairante de la difficile question de la raison d’Etat, à La Boétie l’analyse des refus de l’autorité légitime. Nulle opposition pourtant, bien au contraire, voici deux penseurs également fondateurs de la philosophie politique moderne, non que leurs pensées soient semblables, mais parce que chacune  pourrait se retrouver dans un aspect de  l’autre et même parce qu’ils ont plus de points de contact  que d’opposition, la délicate question de la Souveraineté étant de ceux-là. Le paradoxe doit être levé.

 

     Machiavel et La Boétie ne sont pas tout-à-fait contemporains, La Boétie naît quelques années après la mort de Machiavel, mais ce léger décalage compte pour rien mesuré au temps long de l’histoire des idées politiques qu’ils marquent traditionnellement par la différence radicale de leurs analyses. Si le Florentin est le théoricien de la lucide raison d’Etat, le Français lui, aurait compris ce qui peut conduire, ou non, les peuples à se révolter. A première vue mais sans se contredire, ces deux jugements ne se recouvrent pas. Or il s’agit bien, dans les deux cas, de la même chose, puisqu’elle soutient toute la question de la légitimité du rapport que le Pouvoir entretient avec le Peuple, qui reçoit la froide réponse de Machiavel raison d’Etat d’une part, d’autre part l’explication subtile de La Boétie, indicible savoir. Dans les deux cas, l’exemplarité des  deux penseurs revient à montrer comment ils ont compris sans le moindre doute que tout pouvoir est toujours en lutte contre ceux qu’il gouverne et domine, qu’il lui faille montrer une autorité indiscutable ou que celle-ci soit l’origine même de ce qui fera sa chute (les révoltes). On commence à comprendre qu’ils désignent par des voies très différentes, une même difficulté ou un même constat : le Pouvoir, tout Pouvoir, ne peut être légitime s’il s’exerce exclusivement par l’autorité intrinsèque de sa propre force,  raison d’Etat, ou s’il contient en lui-même les conditions de sa mise en cause, ce qui meut les révoltes. Ainsi, Machiavel et La Boétie posent là le difficile problème de la capacité de tout pouvoir à s’exercer sans abus, ou, si l’on préfère, sans disqualifier la Souveraineté qu’il est censé incarner. Leur point de vue est implacablement critique et exemplaire au-delà de ce qui les sépare, parce qu’ils refusent de penser le Pouvoir au-delà de la responsabilité des hommes –des Princes mais aussi des peuples– il en serait paradoxalement amoindri si une prétendue nature supérieure de l’autorité des lois et du statut de celui qui gouverne devait être invoquée. Le Pouvoir est affaire humaine et comme tel, il en accroche les vertus et les vices. Il suffit, au sens où l’on parle de condition suffisante en mathématique, qu’un gouvernant soit suffisamment habile, intéressé, riche, fort, établi par hérédité ou conquête à la tête d’un État, pour que les hommes se soumettent à lui ; ce que dans Le Prince, Machiavel reconnaît et décrit comme un certain nombre de recettes pour prendre le pouvoir et s’y maintenir, légitimant tour à tour, la ruse, la force, l’intérêt, en vue de la concorde et de l’unité ; ce que d’aucuns ont appelé la Raison d’État, alors qu’en réalité il s’agit d’abord des raisons du Prince, qui ne manque jamais de mots, et en cela a bel et bien trouvé son langage pour que son peuple le respecte dans la crainte. Ainsi, la Souveraineté, qui ne vient ni de Dieu, ni de l’Église, ni de Zeus, ni de l’Olympe, trouve paradoxalement à s’enraciner dans la soumission de ceux qui, tant qu’ils ne défont pas le Prince, le maintiennent jusque dans ses outrances. Machiavel, particulièrement dans les chapitres XV à XVIII (de Il Principe) en décrivant un gouvernant qui se préoccupe surtout de ses apparences et des impressions qu’il laisse, montre, en creux, le rôle fondateur de l’approbation des gouvernés, se ferait-elle par obligation, par Raison d’Etat. Certes, on est encore très loin des théories du contrat qui abolissent la distance entre le peuple et celui ou ceux qui le gouvernent jusqu’à être lui-même son propre gouvernant, mais Machiavel montre qu’il n’y a de pouvoir durable sans les conditions d’une certaine reconnaissance. En invoquant la nécessité de l’ordre, de la paix, et même de l’unité au dernier chapitre, il formule clairement –et pour la première fois selon les auteurs de la citation rapportée plus haut– le langage nouveau de l’autorité légitimée pour des raisons à portée de Raison. Il suffira de faire comprendre –et là, tous les moyens sont bons– qu’il est raisonnable de faire confiance au Prince qui donne des marques sensibles de ses qualités de bon gouvernant, pour qu’il soit adoubé. Alors, la Souveraineté pourtant incarnée dans un souverain amoral mais soucieux de reconnaissance, vient, pour l’essentiel, de son peuple. Telle est cette lucidité machiavélienne, reconnue comme exemplaire d’une science politique nouvelle.

 

     Quelques décennies plus tard, La Boétie apparaît aux antipodes de cette vision. Car, contrairement à son prédécesseur, il dénonce les comportements arbitraires, injustes et tyranniques des monarques. Et il s’interroge. Cet indicible savoir qui meut les révoltes devient, sous sa plume, un véritable étonnement. C’est à un mystère qu’il fait face, un déficit de raison : je voudrais qu’on me fasse comprendre dit-il. Ce que Machiavel n’examine pas, La Boétie le regarde de près : l’état de servitude dans lequel les gouvernés acceptent, sans mot dire, de demeurer, alors qu’il suffirait de se lever et de dire « non ». Ce savoir-là, de l’ordre de l’indicible, capable d’initier les refus, le peuple ne le formule pas, mais La Boétie le porte à l’expression. Lui aussi est une figure exemplaire en procédant à ce décryptage de l’incompréhensible. Certes, le tyran est toujours méprisable d’être tyran, mais s’il n'avait une relation particulière avec le peuple –ici sous forme d’esclavage consenti– la souveraineté du gouvernant ne trouverait pas où prendre racine, elle ne prendrait pas l’apparence de la légitimité. La Boétie n’appelle pas à la « révolte », il explique ce qu’il vient de comprendre : qu’il manque au peuple de reconnaitre qu’il a fait la tyrannie du tyran en acquiesçant à un tel pouvoir, en ne le reconnaissant pas comme tyrannie. Â l’instar de Machiavel, on voit que la source de la Souveraineté ne se trouve pas dans le pouvoir d’un homme fourbe, abusif ou tyrannique, –affirmerait-il l’être, in fine, pour le bien du peuple !– mais dans le peuple s’il se laisse dominer, qui lui renvoie comme dans un miroir l’image de sa domination. La nouveauté de ces deux analyses est dans le renversement qu’elles opèrent, qui les mène à porter à notre compréhension que toute Souveraineté, la nature de tout Pouvoir, la « qualité » du lien que gouvernants et gouvernés entretiennent, ne sont, au fond, que l’affaire de ces derniers. Puisque –et c’est un autre aspect de l’avènement de la modernité politique– rien n’échappe à la nature de l’homme par principe, le Pouvoir, les relations d’autorité et la Souveraineté seront ce que les hommes en feront. Machiavel et La Boétie, chacun pour sa part, rapportent cette inscription au peuple, le seul à pouvoir légitimer qui le gouverne, de quelque manière qu’il le fasse.

 

*p XXIX de l’édition Payot, MM. Abensour et Gauchet ;**c’est moi qui souligne

 

[N.B : de Machiavel j'ai déjà parlé ici (1/10/2018), de La Boétie aussi (18/02/2018), et de la Souveraineté dans un texte consacré à Hobbes (18/04/2018) intitulé inactualité?]

 

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D
Quand l'inactualité nous aide à penser l'actualité.
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P
Ça marche!!! je parle autant de la réception du message que de son contenu! Ouf! l'horizon s'éclaircit....
M
Si je saisis bien ce que vous écrivez, il est à la fois nécessaire et urgent que le Prince et le Peuple lisent La Boétie et Machiavel, et moi aussi !
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P
On peut aussi le voir comme ça!