inactualités et acribies

L'Etna a du caractère

28 Décembre 2018 , Rédigé par pascale

   Pour la cinquième fois de l’an 2018, le volcan s’active, expression peu favorable car elle pourrait faire accroire que l’antre des Cyclopes est en congé du monde entre deux éruptions. Bien sûr, ce n’est pas le cas. Les ateliers souterrains ne sont jamais en repos et la forge dirigée par Héphaïstos ne connaît pas de trêve. Et cela depuis toujours.

   Dans les textes des Anciens* répliqués dans ceux de la Renaissance, il tient une place considérable ; mais Pietro Bembo (1470-1547) riche vénitien qui fit le voyage de Sicile et en rapporta un récit aujourd’hui à nouveau disponible après des décennies d’oubli immérité, fait du volcan une expérience personnelle. Comme Montaigne,** Pietro eut un père admirable, peut-être plus engagé encore dans l’attention qu’il porta à la formation de son fils, laquelle fut d’un extrême raffinement ; ainsi, pour progresser dans l’apprentissage du grec, Pietro put se rendre en Sicile, à Messine, auprès d’un des plus éminents professeurs de l’époque, le byzantin Lascaris. Il avait 22 ans. Et après une année de travail appliqué, un ami avec lui parti et lui-même, s’octroyèrent des vacances bien méritées. À cette époque comme de nous jours, on ne séjourne pas en Sicile et mieux encore à Messine, sans se rendre sur l’Etna. C’est à  cette excursion, et même cette ascension que l’on doit son De Ætna, rédigé deux ans après et en latin, sous forme de dialogue entre son père et lui, dans lequel il se range à la vision rationnelle de Lucrèce, pour qui il n’y a pas plus de Cyclopes que de Géants qui habitent la montagne cracheuse de feu. Le texte, édité en 1496, fut imprimé avec les caractères typographiques nouvellement inventés et tout  juste fondus, aujourd’hui encore connus et utilisés sous le nom de police bembo, celle-là même avec laquelle ces lignes sont rédigées.***. Pendant environ deux cents ans le De Ætna de Pietro Bembo fut oublié. Rééditées au début du 18ème siècle, les œuvres complètes du gentilhomme vénitien passèrent une nouvelle fois à la trappe jusqu’en 1969, où à Vérone et sous la police de caractère griffo, elles réapparurent et cette fois occupèrent enfin une meilleure place dans ce qu’il convient d’appeler la littérature volcanologique.

   Mais l’actualité étnéenne, par un retournement ironique des choses, fait aussi rapporter l’éruption présente à l’un de ses caractères les plus anciens, assurément nietzschéens puisqu’il enveloppe et le retour éternel du même et l’énergie puissante d’une force vitale supérieure : le volcan est à lui seul sa propre volonté. On y voit alors, ou l’on croit y déceler, l’effet de puissances célicoles –ou chtoniennes, alors que son incommensurable vigueur, désormais prévisible dans la plupart de ses conséquences, déclenche aussi d’infinitésimales altérations et de minuscules bouleversements. On apprend dans le Bulletin of Volcanology que l’Etna glisse lentement mais irréversiblement vers la mer, cette partie de la Méditerranée appelée ici Ionienne, à raison de 14 millimètres par an… La mesure si faible –mais comment obtient-on une telle précision ? de cet avancement pourrait autoriser le déni. Mais, de millimètre en millimètre, et cela depuis et pendant des milliers et des milliers d’années, il se pourrait bien que cela soit vrai. Voilà pourquoi, peut-être, peut-être, Sant’Emidio soi-même, dévolu de toute éternité à prémunir contre les tremblements de terre qui suivent toujours les éruptions, fut cette fois impuissant, c’était souvent arrivé, mais fut aussi écroulé : le Campanile de l’Eglise Santa Maria Santissima (autant de sainteté verbale n’était-elle pas suspecte ?) del Carmelo, région d’Acireale, celle du volcan,  a chu, entrainant avec lui la statue du saint qui chut aussi, et atterrit au sol en miettes. Peut-être qu’à un millimètre près, le caractère colérique de l’Etna aurait pu épargner et l’un et l’autre…Pour avoir eu la tête d’Emidio en ces derniers jours de l’an 2018, nous dirons que l'Etna vient de mettre fin à une arnaque : le saint protecteur était sous le coup d’une faute professionnelle impunie depuis trop longtemps, il fallait que cela cesse.

 

« Crollata la statua del santo protettore dai terremoti a Pennisi »

 

 

*échantillon non exhaustif, et pour quelques lignes parfois : Eschyle, in le Prométhée enchaîné ; Pindare in Odes Pythiques, I ; Thucydide in Histoire de la guerre du Péloponèse, III, 116 ; Strabon, Géographie, VI ; Cicéron, De Natura Deorum, II, 38 ; Lucrèce, De Natura rerum, VI etc…** rappelons aux oublieux : 1533-1592, il est d’un peu plus d’un ½ siècle plus jeune, ce qui compte pour rien ; un si bon père (Essais, I, 25 et III, 13) et même le meilleur pere qui fut onques (II, 12) ; *** qu’il suffit d’inscrire dans la fenêtre des polices de caractère pour en user.

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D
"Le retournement ironique des choses" Et mes guillemets ne sont pas du tout ironiques.
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P
J'entends bien, il n'y a rien de plus sérieux que l'ironie!