inactualités et acribies

Point d'ironie.

11 Décembre 2018 , Rédigé par pascale

   L’ironie aurait-elle une limite, ce que le point s’il est final, suggère mais s’il hésite et hoquète, fait un petit train de points… de suspension. Suspendus en rappel par écho approbateur et résonnant : l’interlocuteur a pigé, et votre complice devenu ponctue alors le discours de clins d’œil cois et ne s’exclame qu’en silence; les grandes ironies sont muettes convenant mieux par là aux vertus de  charité, souventes fois chues, il faut le dire aussi, dans les vertugadins de l’hypocrite mondanité. À la peine, l’ironie pointille, trébuche, n’osant poindre elle hésite à balancer, se jeter en avant et s’afficher comme telle. Qu’y a-t-il de plus anironique que de signaler l’ironie ? on peut s’interroger.

      Le dernier jour du dernier mois du siècle dix-neuvième, paraît un Ostensoir des ironies duquel Alfred Jarry reprendra un an plus tard et sans la développer, la proposition d’Alcanter de Brahm d’user du « point d’ironie » distinctement de celui d’interrogation dont il dit joliment qu’il est une oreille, ornée même, somptueusement, d’un pendant.* Avouons notre ignorance de ce point d’ironie, qui devient non plus une fin de non-recevoir mais une invitation à souligner un analphabétisme ponctuel ; avec le point d’exclamation, le point-virgule et les deux points, l’interrogatif ne suffisait-il à toute chose avec les suspensoirs suspensifs ?!?!?! histoire de rester bouche bée et indiquer ainsi qu’on manquerait du souffle qui couche les mots sur le papier.

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     Il y aurait quelque avantage à user du point d’ironie, dont celui de l’économie. La mise au repos de certains moyens typographiques peut relever de l’hygiène verbale écrite et noter que, pas plus que d’autres, le point d’ironie n’a vocation à être parlé mais qu’il faut parfois alléger les esgourdes en affûtant les regards ; signaler, comme peut le faire le code de la route, s’il y a double sens ou sens unique, qu’il en va d’une nécessité publique et salutaire pour ne pas dire sanitaire. Pour Alcanter de Brahm, ce flagellateur  dont il y aurait urgence à parer les textes pour éviter de se méprendre sur l’effet d’une assertion, serait alors militant, politique, maïeutique. C’est peut-être oublier un peu vite que Socrate, le maïeuticien, n’en disposait pas pour la double raison que la langue grecque n’en possède pas et qu’il ne posa jamais le moindre iota sur une tablette d’argile ; l’autre indispensable condition est de savoir ce qu’ironie   veut dire, Alcanter devait le savoir, lui, mais mieux vaut y revenir.

     Nous aurions, comme lecteur –ce qui engage tout notre être, n’est-ce pas ?– perdu l’acuité à déceler pointes, flèches, traits, pointilleries et piques qu’écrivains et auteurs se plaisent à décocher. Point d’ironie cette fois, au sens d’absence, de défaillance, voire de faillite, l’esprit de sérieux et le premier degré l’emportant, il est indispensable de doter notre langue d'un signe nécessaire destiné à réveiller le bourgeois réflecteur  des opinions communes, réflecteur mais point réfléchissant. Cet affichage militant voué à secouer notre assoupissement par une alerte visuelle -mais postposée- relève d’un constat pessimiste sur l’humain comme genre lacunaire, du moins la partie du genre humain qui s’occupe parfois à lire ; incapable non seulement de détecter tout chleuasme,  antiphrase ou autre charientisme  et ne pas les  distinguer du mépris à son tour indistingué du sarcasme, mais encore à ne pas mesurer en quoi l’ironie élève un propos à sa préhension fine, aiguisée, le rapportant toujours autant à ce qu’il dit qu’à ce qu’il ne dit pas, autant à ce qu’il affirme qu’à ce qu’il nie, à ce qu’il accorde qu’à ce dont il doute. Autant surtout à ce qu’il conteste dans l’expression même de ce qu’il atteste,

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     L’insuccès du point d’ironie d’Alcanter de Brahm –et même son ignorance– fait double leçon. La première, que l’usage d’un outil ne garantit pas son succès et qu’il vaut mieux pratiquer l’ironie que la pointer ; la seconde, elle en découle directement, que l’ironie plus encore que son maniement, est de si difficile réception, qu’il ne faut la manier qu’entre pairs, à bon entendeur, car ses vertus corrosives fragilisent et mettent à mal l’unité fictive mais bienfaisante du lieu commun –le si bien nommé– par une visible insistance à signaler  la posture ironique, manière lourde de pointer le manque de finesse latent, donc présent, du lecteur. Comme s’il y avait nécessité de désigner par signe l’ironie d’une expression, d’une phrase, d’un paragraphe, d’un texte. Soit celle-ci est perceptible et le point d’ironie est superfétatoire, soit elle ne l’est pas. Alcanter de Brahm doit retenir notre attention pour d’autres motifs, notamment un article tonique à propos de l'Esthétique de la langue française de Remy de Gourmont**, dont il salue, parce qu’il le partage, le peu d’enthousiasme pour les emprunts étrangers de vocabulaire, avec cette précision vertueuse que nos contemporains (sont) trop soucieux de la prépondérance commerciale de la France en Europe (et) du danger qui se précise à germaniser et à britanniser nos génitures. Pour le germain on peut douter mais pour le britain ***

 

*cf A.Jarry, La Chandelle verte, Livre de Poche 1969. L’Ostensoir des ironies de Marc Bernhardt (alias Alcanter de Brahm) existe dorénavant aux Éditions Rumeur des Âges, La Rochelle, 1996, 119 pages. ** paru dans la Critique, numéro 115, du 5 décembre 1899, soit quelques jours avant la parution de l’Ostensoir (ce même R de G auquel nous devons de connaître la couleur zinzolin – ibidem, le 2/12/18) ; *** on peut obtenir le point d’ironie sur son clavier avec le raccourci ALT8253, même moi j’y suis parvenue

 

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D
L'insuccès du point d'ironie ne condamne pas l'ironie. Aujourd'hui on a le choix entre Sourire emoji, Émoticône sarcastique et Smiley ironique. On peut dire Smiley ou Emoticône ou Frmousse ou Binette. C'est quand même autre chose!
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P
Je garde Frimousse et Binette, en dépit de son côté "jardinage"....‽