inactualités et acribies

Démocratie, que de sottises on a dites en ton nom !

6 Janvier 2019 , Rédigé par pascale

   De deux choses l’une : ou ceux qui nous ont précédés ont été des abrutis parfaits, ou ils sont à l’origine de tout ce qu’il y a de bon en ce monde. Ainsi, la Grèce antique que nous prenons pourtant et à juste titre pour la terre-mère de tous les mythes qui irriguent encore nos représentations symboliques et notre vocabulaire, la Grèce, comme il est dit avec une assurance qui coupe court à tout commentaire, la Grèce a inventé la démocratie ! affirmation elle aussi de l’ordre du mythe, si l’on veut bien s’entendre, cette fois, sur l’acception barthésienne : la Grèce antique est à la démocratie ce que la France est au steak-frites, une formule…une parole au sens d’un énoncé, exactement une (ou la) doxa,  l’image la plus usée et/ou la plus répandue comme signe. Affirmer à tout va que la Grèce a inventé la démocratie c’est donc un peu comme dire que la francité se retrouve dans la frite. Il va falloir en finir avec cette concrétion d’erreurs dont le paradoxe suprême est de l’enraciner dans une terre elle-même mythologique.

   Dans l’introduction à la traduction française du livre de Moses I.Finley Démocratie antique et démocratie moderne, l’immense helléniste Pierre Vidal-Naquet écrit qu’il ne faut pas confondre le politique [son essence, sa nature intelligible ou conceptuelle selon Platon] et la politique [ce que l’on en voit ou en sait, ses manifestations empirico-sensibles]. Celle-ci, dit-il, est une activité envahissante et, à la limite, destructrice de celui-là. Superbe ! et de proposer l’hypothèse de travail suivante : la démocratie, comme concept politique*,  relève bien de la politique, elle est, en conséquence, une condition de possibilité de l’affaiblissement au moins, de l’anéantissement au plus, du politique comme organisation de la vie commune.

   Ainsi exprimée l’intention peut choquer, il  suffirait de l’assécher, la racornir, ce que fait toujours la doxa, toujours coupable d’éviter les difficultés mais pas les raccourcis. Or, penser c’est tout le contraire, c’est déplier devant soi, pour soi-même d’abord, pour d’autres seulement après, les itinéraires de raisonnement suivis. Y compris leurs errements, en cela le philosophe est toujours enfant de Descartes, serait-il lecteur de Platon. La démocratie n’est pas née en Grèce, stricto sensu, et elle ne signifie pas que le peuple, au sens moderne de population, détient le pouvoir, ou toute formule approximativement semblable. Et c’est bien par l’approximation –étymologique, historique, philosophique– que de telles affirmations ont pu prospérer et d’autant mieux que les liens ont été rompus qui les retenaient à des développements précis, référencés, argumentés. La démocratie de la Grèce antique qui nous guiderait comme la Liberté le peuple, voilà bien un mythe moderne, autant dire un objet de pensée magique.

    Vidal-Naquet s’étonne du titre du livre pour lequel il accepte de rédiger une Préface. Et si, de la démocratie grecque à la nôtre il n’y avait aucune raison valable de chercher les points de comparaison ? la question n’est pas provocatrice mais fondatrice, on devine que le travail qui suit va s’en saisir et la réduire. D’autant qu’elle ne date pas d’hier mais d’avant-hier, à savoir la Révolution française qui a connu dans les plus virulents de ses dirigeants, ou postulants dirigeants, l’une des sources actives d’une identification d’autant plus béate à certaines catégories pédagogico-politiques de la Grèce antique qu’elles étaient assez mal digérées : la question de l’éducation spartiate rapportée à sa possible application-adaptation à la France révolutionnaire, ou plus étonnante encore, la lettre d’un rédacteur de la Constitution de 1793, aux fins qu’on lui procurât un recueil des lois grecques pour s’inspirer de celles de Minos, le législateur crétois. Nous en avons un besoin urgent écrivait-il !

   Plus lucide, mais environ 50 ans plus tard** Marx pointera l’écueil, qu’il appelle une erreur colossale : l’État antique réaliste et démocratique ne peut servir de parangon à l’idéal de l’État moderne. De parangon certes, mais de symbole ? si nous en appelons à vous, vainqueurs de Marathon, de Salamine *** est-ce en raison d’un simple culte de l’antiquité, un habillage en quelque sorte, ou d’une connaissance fine et autorisée ? Vidal-Naquet affirme que les orateurs révolutionnaires étaient loin d’être érudits dans les études grecques, à part peut-être Camille Desmoulins ; une remarque qui s’amplifie à l’époque contemporaine, et nous ramène à la dimension mythologique et magique, c’est-à-dire hors de raison, de ce double lieu commun de l’ignorance : la Grèce a inventé la démocratie et toute lutte politique consiste à en retrouver l’esprit fondateur et natif, et à s’en réclamer !

Sauf que :

   il n’y a pas d’État grec, d’une part, et d’autre part, si l’on mesure la démocratie à partir de la valeur-étalon de l’égalité, il y a une insoluble contradiction, puisque les habitants d’Athènes, unique cité du Vème avant JC à avoir institué la démocratie,  ne sont ni libres ni égaux en droit, mais ses citoyens seuls. Ce qui n’est le fait que d’une minorité. Il faut prendre la question autrement ;

   sans remonter trop loin, ou si l’on préfère, se rapprochant des temps où Athènes –ses territoires, ses quartiers, ses dèmes tant urbains que ruraux et ses colonies– développe une stupéfiante activité économique, qu’elle doit d’ailleurs à ses conquêtes (la Sicile,  la Cyrénaïque, les pays égéens…), ces échanges n’étant pas seulement de survie, mais immatériels dirait-on aujourd’hui. L’ordre marchand ne peut se faire sans certaines garanties de paix, de libertés, de droits. Et si la Grèce des VI et Vèmes  siècles est représentée par l’ensemble des terres et des territoires, seraient-ils lointains ou séparés les uns des autres, où l’on parle grec, ce n’est pas rien, mais ce n’est pas tout.  Restent, si l’on peut dire, des cités parfois réunies par des conventions, des traités –on en a retrouvé quelques-uns– voire des garanties d’hospitalité les unes envers les autres, pour les citoyens qui vaquent à leurs affaires hors de chez eux, c’est la tradition des proxènes, πρόξενεζ. À cet égard, le cas d’Athènes est exemplaire et unique, quand, partout ailleurs, l’oligarchie est le régime politique le plus fréquent, ou ses variantes, aristocratie, ploutocratie, gérontocratie, simples variations sur le thème : il n’y a de légitimité à gouverner la cité que si l’on est le plus riche ou puissant, ou d’ancienne famille, ou ancien tout court. Le tyran dans cette liste n’apparaissant pas comme le pire, le mot grec désigne étymologiquement, le pouvoir d’un seul certes, mais acquis par ses mérites et forces militaires propres, ce qui en fait le favori du petit peuple qu’il défend et protège.

   Athènes, remarquable par son développement, ses institutions, son évolution, et par Solon, le réformateur sur lequel la documentation est assez sûre ; Solon dont on rapportera ce point pour se faire une idée de l’essentiel : il retira le droit des créanciers de réduire en esclavage leur débiteur insolvable, ou un membre de sa famille. Ce qui en dit long sur ce qu’on appelait et pratiquait encore dans la France du 19ème siècle, la contrainte par corps. Pour Athènes, l’effet démographique et économique fut patent. Et Solon multiplia les innovations, sur le plan juridique et constitutionnel, dans la disposition pour chacun de ses propres biens par exemple, et le renforcement de l’ordre judiciaire, aux dépends des règlements transactionnels entre familles. Au tribunal des héliastes, le jury se compose de citoyens tirés au sort, sans distinction de fortune ni de classe.

   Ce dernier point est essentiel : sans distinction de fortune ni de classe. Il s’étend dans l’Athènes que l’on appellera désormais démocratique sur ce seul critère, à toute la vie politique, sous la réserve inconditionnelle de citoyenneté, être né de parents athéniens citoyens eux-mêmes, être homme. Exeunt les femmes, les étrangers (métèques), les esclaves. Ce qui fait une population évaluée entre 20 et 40 000 démotes, habitants des différents dèmes… La démocratie athénienne quand elle fut vivace mais brève, signifiait qu’on peut être pauvre [certains commerçants ou artisans du dème du Céramique, par exemple**** ou agriculteurs l’étaient] ou de famille non noble, pourvu qu’on soit citoyen, soit  environ et seulement 20% de la population, pour être appelé à rejoindre les (autres) dirigeants de la Cité, ou pas. Ce qu’il faut comprendre et retenir dans ce tableau à gros traits (pardon Denis, pardon Stéphanie) c’est qu’il n’y a rien d’autre dans cette affaire que le sens d’un mot. A tel point que Platon, excusez du peu, s’insurge contre la démocratie comme option politique, qui rend possible le gouvernement de n’importe qui, n’importe comment… Une explication de cette formule lapidaire et moralement inacceptable est évidemment nécessaire, je m’y emploie dans l’instant même, et pour bientôt. La critique de Platon mérite un examen précis, en particulier du rôle des Sophistes, à ses yeux les véritables ennemis de la Cité, alors qu’aujourd’hui, ils passeraient peut-être, sûrement, pour les chantres de la liberté d’expression…

 

 

*je rappelle à ceux qui ne suivent pas que le terme concept usé et râpé à toutes les sauces de nos jours –comme le parmesan– sous ma plume trempée à l’encre de seiche des Grecs d’avant Socrate et des suivants,  ne signifie jamais, jamais une opinion, un avis, une conviction, une idée, une trouvaille, un truc qui nous passerait par l’esprit… c’est même précisément le contraire. ** 1845, in La Sainte Famille. *** Isnard, un Girondin, 1793. ****nom d’un quartier d’Athènes aujourd'hui encore -très couru des voyages scolaires !

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D
Le sens d'un mot, en effet.
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P
oui, suis un peu agacée, tu vois....