inactualités et acribies

Le Peuple, la foule (suite et fin)

13 Janvier 2019 , Rédigé par pascale

 

   La nuit portant conseil* je reviens avec le sentiment du devoir inaccompli. Même si l’inachèvement, toujours en embuscade dès qu’on pénètre en terre antique grecque, est un peu le prix à payer, des précisions et des remarques me tirent par la manche avec insistance. Il les faut reprendre, remettre l’ouvrage sur le métier. Préciser encore.

   Que démocratie soit le nom par lequel on désigne en grec le pouvoir des citoyens en l’Athènes du Vème siècle avant JC, ne suffit pas. Qu’ainsi soient exclus environ les deux tiers des habitants et résidents de la Cité, c’est une affaire entendue ; mais le disant, on oublie cette positivité paradoxale et demeurée la plus féconde de la pensée politique moderne, celle à laquelle il faudrait toujours se référer, qui se joue des époques et des conditions historiques, qui les dépasse et les déborde : l’indépendance.  A l’égard de toute forme d’intérêts bien sûr mais aussi des privilèges, voire des dons et des talents. Démocratie, le terme exige toute renonciation à des avantages, de nature, de naissance, par acquisition ou par transmission, mieux encore, il exige qu’on n’en ait point du tout. On n’est pas disposé à gouverner parce qu’on se montre capable de force, de ruse, qu’on hérite d’un nom, d’un titre, d’une charge, ni même, dans certains cas, parce que d’autres citoyens vous en estiment capable ou digne … où l’on retrouve l’effet pervers de l’enseignement sophistique, au point de départ censé éduquer la jeunesse dorée d’Athènes à la bonne pratique de la parole publique –la rhétorique– en fin de compte les formant à un autre champ de bataille que celui des armes, des prébendes ou des avantages consentis, celui de la corruption plus insidieuse et moins visible de ceux qui n’ont pas bénéficié d’un tel enseignement, les autres citoyens un peu moins riches, un peu plus pauvres ; puisqu’on ne parle pas ici des femmes, des esclaves –pourtant très souvent précepteurs des enfants de familles nobles, donc éduqués eux-mêmes– ni des étrangers, le poumon de l’activité commerciale athénienne. Inutile d’insister bien sûr sur l’inanité de toute accession aux charges publiques par décret d’une divinité supérieure, serait-elle plurielle en cette époque furieusement polythéiste ; si les Grecs en général doivent dévotion aux dieux de leur Cité, les Athéniens de l’époque démocratique ne leur confèrent aucune responsabilité en matière politique. Que reste-t-il alors qui soit nécessaire mais suffisant pour qualifier de démocratiques des institutions et une Constitution, à Athènes, conséquemment ailleurs et en d’autres temps ?

 

   Sans en reprendre la complexité, il ne faut pas omettre de rappeler que les guerres médiques –gagnées surtout sur mer, merci Thémistocle, stratège d’extraction modeste– ne furent pas pour rien dans l’affermissement ou la consolidation de la jeune démocratie voulue par les réformes de Clisthène, après Solon, et suivies de celles de Périclès, par une sorte de lissage de tous les citoyens, quelque que soit leur niveau social pour le dire en termes contemporains. Les plus hautes fonctions, depuis toujours et encore à l’époque dans les autres cités, réservées aux plus riches ou aux plus influents, sont dorénavant accessibles aux citoyens athéniens modestes, voire moins. La pauvreté ou la gêne ne peut et ne doit faire obstacle pour remplir des charges publiques, des indemnités y pourvoiront. On peut appeler cela une abolition des privilèges dont l’exemplarité dans les faits s’affiche régulièrement par l’instauration de tirages au sort qui assurent le panachage des désignations** –sauf les militaires. Si l’on ajoute que toute fonction charge ou gestion ne peut être exercée au-delà d’un an*** on commence à dessiner à gros traits le portrait d’une ville d’il y a environ 2 500ans qui s’extrait par son génie propre de l’atonie et de la passivité de ses voisines et concurrentes, parfois ennemies. Que la parole fût publique, qu’elle fût prise en compte et même qu’elle fût souveraine est une mutation –et non un simple changement– une rupture anthropologique****. Sur une terre où les dieux depuis toujours ont eu le premier et le dernier mot, le discours des mortels devient signifiant, il peut même dire le vrai. Ou le faux. Les mortels sont-ils encore plus roués que les divinités les plus retorses ? peut-être bien. Mais de ce constat on peut tirer une conséquence. Si la parole est humaine par essence, les hommes doivent en user pour eux-mêmes, pour réguler l’hybris, ϐρις, génératrice de désordre et de troubles qui rendent impossible la vie en commun sauf à subir la démesure d’un tyran, d’une caste, d’un groupe. Athènes invente une idée nouvelle qui fera principe pour les siècles à venir, l’égalité des droits politiques et des pouvoirs civiques pour tous les citoyens. Euripide fait dire à Thésée dans Les Suppliantes : « sous l’empire des lois écrites, pauvre et riche ont les mêmes droits. Le faible peut répondre à l’insulte du fort, et le petit, s’il a raison, vaincre le grand. »

 

   Mais les dangers guettent et menacent de l’intérieur la fragile démocratie athénienne et par extension toute démocratie : démagogie et ochlocratie qui se nourrissent l’une de l’autre. De la première Platon a analysé les risques et donné le remède. Toutes les opinions n’ont pas même valeur eu égard à la charge contenue de vérité qu’elles transmettent ; aussi, ceux qui font profession d’enseigner des techniques d’éloquence pour mieux emporter l’adhésion du public sont les ennemis de la Cité, ils sont les contempteurs du peuple qu’ils prétendent servir et le transforment en foule. De la démocratie bâtie sur le principe selon lequel les lois comme conventions civiques doivent recevoir l’assentiment du peuple (des citoyens) et que les citoyens sont égaux devant elles, on passe à la démagogie, la recherche du consentement de la foule par simple complaisance, accord ou  désaccord à ce qui convient, ce qui plaît, ce qui arrange, qui peut aller, toutes choses étant équivalentes au gré du vent, –c’est le risque que Platon ne cesse de dénoncer, et à l’ochlocratie, la prise de pouvoir par la foule bernée par des discours ambitieux. L’ochlocratie faisant à court terme le lit de la tyrannie : qui se laisse abuser une fois, se laisse abuser toujours. Anacyclose.

 

[*et la dégustation d’une tarte à la bergamote aussi merci F&F toujours aussi attentionnés…]

**expression de Jacqueline de Romilly ; ***à l’exception des stratèges, ce qui se comprend ; ****ce qui ne veut pas dire qu’il y eut soudaineté dans ce changement bien sûr.

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D
Précisions bien utiles.
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P
on ne se refait pas.... acribique je suis, acribique je reste (et un peu bique aussi!)