inactualités et acribies

Petite chronique d’une disparition inquiétante :

19 Janvier 2019 , Rédigé par pascale

                                                                         — d’un lambda âgé, de date et de lieu de naissance inconnus, vivant dans un isolement quasi-total, ne recevant que de très rares visites, n’ayant pas de famille proche, et duquel ses voisins immédiats s’étaient peu à peu éloignés. Mais, s’inquiétant de ne plus l’apercevoir depuis un long moment, car il lui arrivait encore de sortir exceptionnellement, l’un d’eux a fini par donner l’alerte.

Le premier rapport d’enquête montre :

                                                                      — que l’affaire se révèle plus complexe qu’elle n’en a l’air. De nouvelles perquisitions ont établi avec une quasi-certitude que le disparu n’a pas quitté les lieux de manière délibérée ou préméditée. Les fouilles ont permis d’apporter des preuves irréfutables : des sacs, des sacoches, des étuis, des trousses, des cartables, des valises, tous emplis d’objets de première nécessité –feuilles, crayons, gommes, coupe-papier– bien qu’un peu démodés, ont été retrouvés intacts. Des réserves de nourriture et même une recette en cours, la liste de ses ingrédients en évidence. Et partout, de longueurs et contenus hétéroclites, des listes, des listes, des listes... des nomenclatures, des énumérations, index et répertoires.

L’analyse de l’expert en profilage.

                                                                  — Selon nous et contrairement à ce qu’il laisse paraître, le disparu est raffiné. Ce qu’il entasse et compile révèle une personnalité très organisée mais illisible à première vue. Même chose pour une vie qui n’est pas si  solitaire qu’on pourrait le croire. Le disparu est en harmonie parfaite avec son intérieur, il n’est guère plausible qu’il soit en fuite ; en revanche, s’il a été, pour des raisons que l’enquête doit établir, sorti de chez lui parce qu’on l’en a chassé –scénario envisageable– il faut savoir 1) qu’il est mal adapté, voire inadapté à la survie loin de ses repères 2) qu’il est, en conséquence, en danger absolu.   

L’inventaire :

                           — on a trouvé et rapporté comme pièces à conviction pour étayer la thèse d’un enlèvement, qui ne semble pas crapuleux à ce moment de l’enquête, des liasses de toutes tailles, formes, épaisseurs, agrafées selon une logique qui reste à établir. Des noms propres, des mots, des dates, des intitulés… dans leur très grande majorité inconnus. Certains  pas plus grands qu’un marque-page, des pense-bêtes, des notes manuscrites griffonnées à l’encre rouge et à la hâte. Entourées, soulignées, elles font parfois doublons. Sur des tables, dans des tiroirs, il y en a partout. Il faudra demander aux services du décodage si l’on peut en déduire quelque logique pour étayer un portrait psychologique plus précis du disparu. Et si la circonstance véreuse n’est pas retenue à ce jour, parce qu’ils n’ont trouvé rien de précieux ou qu’on puisse refiler dans ce fatras de papier et de gribouillis, les inspecteurs-enquêteurs sont à la recherche d’un mobile sans voir qu’il se tenait, là, sous leur yeux.

Nouveau rapport d’enquête :

                                                    — après plusieurs semaines de travail intense et stérile, alors qu’aucune piste ne semblait se dessiner, cette disparition inquiétante devint une cause désespérée, d’autant que personne ne venait aux nouvelles. Jusqu’à ce qu’un appel anonyme fît bouger les lignes. On venait de repérer Impasse des Absomphes, un petit groupe d’inconnus, étiques et squelettiques, quasi invisibles tant ils s’entassaient dans le coin le plus obscur et reculé de leur cachette. Il fallut bien de la patience pour les approcher et les attirer à l’air libre. Et commencer enfin les interrogatoires.  D’abord les identifications.

Conclusions provisoires :

                                           — si chacun se souvenait de son nom, aucun ne pouvait en produire le certificat d’authenticité. En revanche, tous connaissaient celui de leur ravisseur, mais restaient incapables d’expliquer ce qui l’avait amené à les faire disparaître sans verser de sang mais par élimination progressive et certaine par défaut de soins et sans que personne ne s’en aperçoive, puisque personne ne les fréquentait plus. On apprit que le recherché faisant l’objet de l’enquête en cours venait d’arriver dans la tanière –les officiers ne savaient pas au juste quel nom donner à cet endroit qui tenait de la fosse, du souterrain, de l’oubliette, de la planque et du refuge. Ils avaient pour seules certitudes que tous ces malheureux n’y étaient pas venus de leur plein gré et qu’ils étaient voués à une mort certaine, malgré les imprévisibles et fortuits passages de rarissimes promeneurs égarés et toujours pressés ; car l’Impasse des Absomphes était inconnue de tous, on y arrivait toujours par erreur de parcours.

    Finalement, le coupable fut retrouvé grâce au portrait-robot que les reclus dressèrent ensemble. Il s’agissait d’un certain Larousse, descendant d’une famille respectable du XIXème siècle, dont la 1ère devise, Je sème à tout vent, fut prise au pied de la lettre par le dernier rejeton de la dynastie qui s’illustra à dilapider les trésors et les traditions de ses ancêtres, sans vergogne, puisqu’il accepta pour la plus récente des solutions à sa propre survie qu’on le débarrassât de toutes les bouches inutiles, ce qui dans le jargon professionnel s’appelle des entrées, et même des adresses. Il ne serait pas fier, l’ancêtre, de savoir que cent soixante ans environ après sa première publication, on abandonnait brutalement les plus belles d’entre elles qu’on disait périmées et même vieux jeu. Le premier des Larousse, Pierre, n’aurait jamais cédé : consentir au goût du jour, peut-être, sacrifier les Anciens, non.

      L’interrogatoire de l’héritier fut ardu. Evidemment, il nia les abandons. Pire, il tenta de faire gober la thèse du suicide collectif, avant qu’on ne lui fasse comprendre qu’il avait intérêt à changer de ton et de manière : on n’instruisait plus une affaire de disparition, mais de manque volontaire de soin, de non-assistance, de mise en danger par cessation délibérée de protection, le tout en la circonstance aggravante de la préméditation. Les enquêteurs spécialisés avaient retrouvé des archives, et lui mettaient sous le nez les noms d’autres disparitions non élucidées : Besaigre, Havir, Mohatra, Poétereau… qu’un stagiaire désœuvré  avait classé par ordre alphabétique, et le dernier arrivé dans le dossier, Amphigouri celui qui fit repartir l’enquête, il était en haut de la pile. Les coïncidences étaient trop grandes, et, c’est bien connu aucun limier ne croit aux coïncidences… Aussi, le dénommé Larousse, le petit de la famille, finit par craquer pendant les confrontations. Il avoua le mobile principal de ses forfaits criminels, la lâcheté, non sans expliquer de manière confuse et peu convaincante, que ce n’était pas si simple quand même, ce qui fit grommeler le dernier-disparu-retrouvé : propos amphigouriques, et amusoire pour la galerie marmonnait-il. Sauf que la galerie n’était pas n’importe qui. Spécialement créée pour réprimer les crimes de lèse-dénomination, on lui avait promis des pouvoirs étendus d’investigation : arnaques lexicales, abandons de vocabulaire, malversations syntaxiques, usurpations d’identité grammaticale, faux et usages de faux sémantiques, tromperies étymologiques et autres atteintes à la dignité de la langue française, sans oublier les résidents sans titre de séjour. Mais la brigade ad hoc et ses capitaines, dans la réalité, manquaient cruellement de moyens pour éradiquer la criminalité linguistique sous toutes ses formes, malgré les promesses et les beaux discours de sa hiérarchie.

Précisions :

                     — toute ressemblance avec des faits avérés est volontaire, délibérée, assumée, intentionnelle, préméditée et méditée, résolue, car l’idée de cette parabole m’est venue par un articulet recensant les mots disparus de l’édition 2019 –parue en 2018- du Petit Larousse.* Mon encre et mon clavier, à défaut de mon sang, quoique… n’ont fait qu’un tour. Disparus ? et que peuvent bien devenir des mots disparus… Ce malheureux apologue est l’expression légère et de mon désespoir profond et de mon insondable colère à l’endroit de la Maison Larousse, et les coquins s'inspirant entre eux, elle n'est point la seule à contribuer à cette opération de destruction massive. Massive et silencieuse. Honte à elle. Il eût fallu, pour maintenir à l’attention de quelques pauvres-demeurés-totalement-hors-de-leur époque, des entrées inusitées, obsolètes, passées de mode, inactuelles en un mot, mais sans épaissir le volume, se passer de meuf, keuf, ubérisation, spoilier et autres joliesses tellement raffinées… invendable !

                     L’Impasse des Absomphes n’existe pas, bien sûr, aussi à ce joli mot  oublié, perdu, disparu, rimbaldien, cette sauge des glaciers, l'absomphe ! j’ai voulu redonner un peu de souffle.

                 Enfin, quelle peine pour l’héritier Larousse déclaré coupable de tous les faits reprochés ? trois fois rien :  être montré du doigt publiquement – mise à l’index– par un bandeau, un  bracelet d’information sur les précautions d’usage d'un objet dangereux pour la santé publique. Ce qui est bien peu et n’est à ce jour toujours pas appliqué. Preuve qu’on est bien dans une fable !

*dont le délicieux amphigouri ; j’ajoute que je ne pratique jamais ni le grand ni le petit Larousse. Il y a tellement mieux !                                              

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D
"Poétereau", un mot qui flétrit. Mais si gentiment, il sentirait presque le Printemps.
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P
sur tout mot qui flétrit il faut verser un peu de larmes, qui pourraient, sait-on jamais, lui redonner un peu de vie...