inactualités et acribies

Reprenons,

12 Janvier 2019 , Rédigé par pascale

(Après une interruption due au matériel informatique qu’il fallut remplacer… ci-dessous, la suite annoncée de l’article précédent.)

 

                    et résumons la situation. En quoi la démocratie pourrait-elle bien mener à la négation du politique, son avilissement, sa déliquescence, puisqu’elle en est, selon l’opinion communément partagée mais assurément fautive, l’excellence. La preuve ? née en Grèce il y a fort longtemps, elle serait la seule à proposer le gouvernement du peuple par lui-même, ce qui garantirait contre l’arbitraire ; et conséquemment la seule forme de pouvoir capable d’assurer la justice et l’égalité pour tous. Cette affirmation portée de générations en générations comme un article de catéchisme et rabâchée comme un mantra, n’est que l’expression d’imprécisions, d’ignorances et même d’erreurs, renforcée par le sentiment, si étrange aux yeux de quelques-uns, que tout ce qui procède de l’Antiquité hellène est aujourd’hui bon pour nous.

     On ne revient pas sur l’insupportable méprise -soyons aimable- qui fait croire aujourd’hui encore, que de tout temps la Grèce fut un pays-nation avec Athènes pour capitale. C’est tellement pratique ! mais tellement faux. On ne revient pas non plus sur l’absence de repères chronologiques les plus élémentaires, qui, non seulement éviterait de croire qu’Homère, Socrate et Epicure eussent pu être contemporains, comme si Montaigne, Rousseau et Bergson qui, étant français tous trois, eussent pu avoir des points communs à servir pour l’éternité à venir. Sinon par l’usage partagé d’une langue, le seul critère rapporté à la Grèce qui puisse être retenu, précisant bien qu’il ne s’agit pas pour autant d’un référent fixe, constant ou immuable. On ne revient pas non plus sur l’ahurissante inconnaissance de la question de l’esclavage, -un article à soi seul- qui ne se confond pas avec l’esclavagisme, ni sur le statut des femmes, libre mais non citoyen, à moins de rappeler qu’en France, elles obtinrent le droit de vote en 1944, l’exerçant pour la première fois un an plus tard,  et l’affranchissement de l’autorisation de leur époux et maître pour travailler et gérer leur propre compte en banque en 1965… ni sur le refus du droit de vote pour les étrangers -sauf pour les scrutins européen et municipal mais depuis 1992. Si comparaison n’est pas toujours raison, ce peut être sacrément instructif en ce cas…

    Redisons fermement ce que le terme démocratie, en grec et en Grèce représente : le gouvernement, à Athènes et dans ses colonies, au cours du Vème siècle avant Jésus-Christ par consultations, scrutins, décisions, votes et avis venant exclusivement des citoyens, élus ou tirés au sort c’est selon,* c’est-à-dire des habitants majeurs et mâles, de parents eux-mêmes citoyens athéniens ; ou si l’on préfère, l’exercice du pouvoir politique d’une minorité de la population dans cette Cité-Etat, divisée en nombreux dèmes**, présidés chacun par un démarque - δήμαρχος ; qu’il s’agisse de financement, ou de finances tout court, des cultes qui sont civiques rappelons-le, des pouvoirs de police, de justice et tout ce qui relève de la vie en commun. Aussi, si l’esprit, l’intention, la réalité sont bien ceux-là –nous ne revenons pas sur les modalités pratiques, ni même sur les raisons historiques qui en ont permis l’établissement***, comment peut-on trouver en son temps, des détracteurs de la démocratie dont certains arguments méritent pourtant aujourd’hui d’être connus.

   On ne prendra jamais assez de précautions pour aborder la question sous cet aspect critique –au sens philosophique et étymologique de ce terme– tant sont enkystées dans nos esprits trompés, l’illusion et l’opinion funestes selon lesquelles il ne peut y avoir de gouvernement du peuple par lui-même, censément de démocratie, qu’enclin à la vérité. Avec une majuscule. Ce qui est exactement la hauteur à laquelle Platon place le débat. Le disciple de Socrate, celui de qui, avec Xénophon, on tient les propos du Maître, celui qui les approfondit et précisa, celui qui fit œuvre, celui qui fut platonicien sans jamais le savoir. Oui, Platon est un critique virulent de la démocratie athénienne (pléonasme) celle qui fit comparaître, juger et condamner à mort le vieux Socrate qui refusa l’alternative du bannissement, de l’ostracisme, car il y a pire que mourir : trahir la Cité à laquelle on doit tout. Relire le Criton. D’aucuns préfèrent jeter Platon aux gémonies ou plutôt aux enfers, estimant que se payer un philosophe académique fait une victoire à nulle autre pareille de leur insoumission sur la tradition, piètre succès acquis sur le pliement, voire la torsion des textes et des contextes. Car la question politique est la question philosophique par excellence. Qui pour assurer que la justice soit juste, ce qui assure à son tour que la vie en commun soit possible, pour garantir qu’elle ne soit pas une illusion de justice, une justice apparemment juste, qui n’en a que le ramage et dont on se contente d’admirer le plumage ? qui ne comprend pas que le cœur du raisonnement platonicien est  là, ne peut entrer dans sa critique, son analyse.

   La vie intellectuelle, et particulièrement la philosophique, est intense et foisonnante à Athènes en raison de plusieurs facteurs conjugués : la liberté de circulation des biens et du commerce obligeant autant à l’autonomie qu’à l’aisance dans les rapports humains qu’une éducation de qualité doit promouvoir en vue du bien commun, tout ce qui favoriserait l’individu seul va à contre-sens de cette exigence et la vie privée ne peut être le critère des règles de conduite ni de raisonnement qui mènent nécessairement aux conflits d’opinions. On peut dire, bien que trop rapidement, que si la génération antérieure de penseurs a affranchi l’homme grec de ses repères mythiques, celle de Socrate l’a exonéré de sa dette mystique à l’égard de l’organisation de la Cité, ce qu’Aristote parachèvera****.

   Socrate, citoyen athénien, sait ce que sa ville natale autorise à son esprit sédentaire : la déambulation et la parole échangée et publique avec ses concitoyens. Il est une figure de plus en plus célèbre de l’agora et des espaces dédiés à la conversation, aux rencontres, aux débats ; et les controverses mais aussi les disceptations et même les dialogues ont libre cours. Soit entre des jeunes gens curieux, fils de riches citoyens avides d’en découdre, soit avec quelque sophiste de passage en ville, soit les deux car échangeant avec les premiers, il croise aussi le fer avec les seconds qui en sont souvent les professeurs particuliers grassement rémunérés pour leur apprendre la rhétorique –leur spécialité– dont il faut maîtriser toutes les ficelles si l’on veut, pour les charges qui le requièrent, se faire élire, ou, a minima être influent. Voilà bien un premier niveau de critique. La sophistique ou l’apprentissage de l’efficacité oratoire se monnayant au plus offrant est un savoir (l’étymologie est la même, on l’entend…) réservé aux plus riches. Sur ce point, Socrate fait souvent valoir qu’il faudrait que les sophistes ne se fassent pas rétribuer du tout, il y a de fréquentes réprobations à ce sujet dans les textes platoniciens, même s’il ne cache pas une admiration ambivalente pour le plus riche et célèbre d’entre tous, Protagoras. Protagoras faisait un tabac en ville. Il enseignait qu’il n’existe ni absolu, ni certitude, ni vérité immuables, et comment s’arranger et consolider efficacité et relativisme. Montrer que l’on peut dire ceci en même temps que cela, puisque tout change sans cesse et qu’on ne peut être sûr de rien, il faut savoir se débrouiller de tout. Gorgias venu tout droit de Sicile affirmait pouvoir soutenir toute cause, et la réfuter tout autant. Mais s’il convient de convaincre, il faut le faire par les moyens de la séduction oratoire plutôt que pour des raisons immuables qui risqueraient de vous nuire ou de vous affaiblir à terme, car, chacun le sait, la séduction a pour avantage de n’avoir point besoin de démonstration. Ni donc de raisonnement.

   C’est très exactement le contraire de l’esprit socratique, tel que Platon l’a entendu et retenu : si la politique –la vie commune dans la Cité d’Athènes et dans les dèmes– est à la merci de l’orateur qu’on vient d’entendre, ou de celui qui aura plu pour des raisons individuelles, privées, ou immédiatement pratiques, alors, oui, la politique est un danger pour le politique. Les contingences des uns ou des autres l’emporteront sur l’intérêt de tous, et l’on verra des arguments fallacieux ou partiaux prendre le dessus ; la Vérité, seule vertu qui peut rassembler, sera sans force face aux vérités occasionnées par les circonstances, et comment, dans ces conditions, ne pas passer de ce qui n’intéresse que soi à ce qui, en conséquence, va nuire aux autres. La question de la Vérité, contrairement à ce qu’on pourrait penser, n’est pas anodine ou dépassée en politique. Il en est du Vrai comme du Beau, par exemple, un peu plus facile à illustrer : comme toujours Platon fait de Socrate l’ingénu de service, qui plaidant l’ignorance demande à l’un de ses interlocuteurs de lui dire ce qu’est le Beau. L’autre répond désignant une belle femme, un bel objet etc. ce que Socrate récuse fermement. Désigner quelque chose de beau, en lieu et place du Beau, procède de deux erreurs majeures : présupposer connu le Beau qui fait l’objet de l’interrogation, et donner à un exemple une valeur universelle. La discussion tourne court ou plutôt l’embarras dans lequel Socrate jette le prétentieux tourne, pour les siècles à venir, à l'avantage du philosophe. Ainsi de la Justice qui ne doit pas reposer sur des critères seulement vraisemblables, ou vrais dans telle ou telle circonstance, ni même parce qu’un grand nombre s’y est rangé, cela s’appelle la tyrannie de l’opinion ; ce n’est pas parce que des arguments sont majoritairement partagés qu’ils sont vrais, mais parce qu’ils sont vrais qu’ils doivent être partagés par tous. Platon n’oubliera jamais qu’un Sage peut être condamné par une assemblée de non-sages et fondera toute sa critique de la démocratie sur le désaveu de la parole avantageuse pour quelques-uns aux dépends de la vérité pour tous. La Justice qui doit mettre les citoyens à égalité de chance lors d’un procès, ne peut être soumise à des artifices rhétoriques, ce qui reviendrait à la détacher de sa nature même, en la renvoyant de façon insidieuse et immorale à une autorité qui ne vient pas d’elle-même. Ainsi de tout ce qui concerne la vie des citoyens, les arbitrages, les propositions ou les décrets, les règles ou les règlements. La parole libre du citoyen athénien ne devant servir qu’au bénéfice de tous, elle ne peut reposer sur les critères artificieux du maniement efficace des mots.

    Comment se prémunir contre le danger sophistique, se protéger contre le beau parleur, débusquer celui qui tient à l’emporter par les raisons déraisonnables de son habileté ? comment être sûr que la parole publique entre les citoyens en vue d’établir des droits, d’élaborer des décisions, de juger des actes, ne sera pas confisquée par des experts autoproclamés qui atténuent de manière indolore la responsabilité civique exceptionnelle des Athéniens ? comment ne pas avilir le politique dans la politique ? La réponse de Platon tient en un mot : philosophie, ce qui signifie éducation. Education à la dénonciation des savoirs préalables et passivement transmis, éducation à poursuivre les opinions toutes faites et confortables, éducation à la constitution de la vérité et non à la préférence du vraisemblable. Socrate le paya cher qui ne voulut pas se défendre devant les accusations portées par Métélos (du dème de Pithos), c’eût été leur concéder quelque valeur. Soixante voix sur 501 lui manquèrent pour être acquitté, lui l’homme si respectueux des dieux, du crime d’impiété. Il n’est pas improbable que ce fût l’accusation de corruption de la jeunesse la plus déterminante, comme enseignant, comme éducateur, Socrate apprenait gratuitement aux élèves des Sophistes à se méfier de leurs beaux discours….

    Aujourd’hui on se souvient de l’injustice majeure plutôt que de ceux qui l’ont prononcée, plus de Socrate que de Mélétos.

 

*la littérature historico-démographico-sociologique sur le sujet est dorénavant parfaitement constituée. ** on porte pour nom celui de son père, le patronyme, accolé à celui de son dème. *** disons juste, pour les curieux, qu’il faut s’intéresser de très près à la constitution de Clisthène.****comme le montre fort bien et dès le titre Aristote et les choses humaines, Pierre Rodrigo dans son analyse de la pensée politique du Stagirite qui fait  autorité.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
D
L'obsolescence programmée n'empêche pas de penser, heureusement.
Répondre
P
peut-être même que l'absence (momentanée) de clavier et ce qui va avec, favorise la pensée...