inactualités et acribies

Portraits minuscules (1)

14 Juin 2019 , Rédigé par pascale

   Mademoiselle Quié dirigeait la fanfare municipale. Calot militaire sur le chef, elle menait sa troupe d’un pas guerrier et sans flottement. Assurément, son corps d’armée rêvé était l’infanterie. Pour l’uniforme, si la veste était ressemblante, -quelques cordons, boutons dorés et brandebourgs- elle arrivait sur une jupe droite, mais droite. Et Mademoiselle Quié dont le prénom était inconnu de tous, levait le menton comme il se doit, portait le front sur la ligne d’horizon, lançait un pied puis l’autre bien devant elle, ce qui relevait d’un exercice accompli : elle n’avait pas le torse précisément plat. Disons même sans risquer l’outrage, que le poitrail était imposant, qu’elle savait d’ailleurs imposer. Le reste de sa silhouette, fluet sans être fragile, quelque chose des vieilles dames de Jacques Faizant auxquelles on aurait ôté les talons et rajeuni la coupe, de cheveux s’entend. Mais pas trop quand même, car Mademoiselle Quié n’avait pas d’âge, il ne faudrait pas lui en trouver un rétrospectivement.

   Pour l’entendre, on l’entendait de loin, la fanfare ! Les jours honorés par le calendrier d’une réjouissance nationale ou communale, la mémoire refuse d’autres précisions, arrivaient du fond de la rue -mais on se demande quand même d’où exactement- les cuivres comme il se doit et surtout la grosse caisse, très très grosse, dont on ne peut pas dire même des décennies plus tard, qu’elle brillait par son sens de la nuance, tandis que clairons et trompettes reluisaient et sonnaient à tout va et à vau-l’eau les jours de pluie. Stoïcisme, honneur et gloire, rien n’arrêtait la clique de Mademoiselle Quié. Et chacun, surtout les enfants, pensait assister à une exhibition exclusive, extraordinaire, exceptionnelle, inégalable en un mot.

   Mais que faisait donc Mademoiselle Quié hors les répétitions et les défilés de son orchestre de rue et de square ? voilà bien une question que les enfants ne se posaient pas, ni au passage de l’orphéon, ni avant ni après. Mademoiselle Quié commençait d’exister ces matins-là, et disparaissait avec la fin du jour. Et s’ils avaient pratiqué leur petit Brisset* portatif, s’ils avaient su à quels prodiges lexicaux leur congénère aurait pu les porter, les enfants et leurs parents se seraient plutôt enquis ainsi : mademoiselle qui est ? qui est mademoiselle ? à l’époque, le vénérable, inénarrable et disparu Jean-Pierre Brisset était inconnu au bataillon fertois, tandis que le petit régiment de notre bonne mademoiselle recevait tous les honneurs dus à ses rangées.

   Au moins une personne pouvait quand même témoigner qu’elle donnait des cours de musique, disons pour être précis, des cours de solfège : la fillette grimpait un escalier qui, déjà à l’époque lui semblait d’une étroitesse redoutable, dans une obscurité tout aussi sinistre et des odeurs de poussière et de vieille encaustique caractéristiques des souvenirs enfouis depuis des lustres, venus aujourd’hui dans des mots qui manquaient avant-hier. A l’étage, le logis était minuscule et le cahier de solfège s’ouvrait sur la table de la cuisine, sorti d’un cartable de cuir qui, enroulé sur lui-même par de longues lanières, donnait aux partitions une fois remises à plat, une cambrure dangereuse et tenace. Le piano, dans la pièce contiguë, était de ceux qui portaient des bougeoirs, on pourrait à coup sûr avancer aujourd’hui qu’il avait un cadre en bois, seule proposition pour expliquer, outre l’absence prolongée d’un accordeur, la mauvaise qualité de sa sonorité ; ses feutres probablement mangés des mites, et ses touches en ivoire jauni et crasseux, celles en ébène amaties, et les deux pédales -pour un piano droit c’est le lot, la sourdine à gauche du clavier, sous forme de tirette- inaccessibles aux pieds des enfants.

Mademoiselle Quié faisait inlassablement répéter une poignée de mesures imposées comme exercices entre deux leçons. Avec La Méthode Rose pour champ d’action, on allait Au Carnaval de Venise ou Sur un marché persan…en version simplifiée cela va de soi, pendant que sur le feu mijotait le repas, quels que soient l’heure et le jour ; ainsi se sont conservées sans ordre et sans lien quelques empreintes, et oubliées la plupart des traces. On pourrait les inventer… mais pour cela il faut savoir faire. 

Au moins Mademoiselle Quié ne m’a-t-elle jamais, à l’époque, fait penser qu’il ne manquait à son nom qu’un « s » pour siffler ou susurrer à mes oreilles qu’avec un tel patronyme, il n’est plus étonnant qu’elle ait été sourde à toute musicalité, mais non point aux flonflons.

 

 

 

* cf Archives Septembre 2018 (7, 8 et 10) ; ou taper Jean-Pierre Brisset dans Recherche, toujours en haut à droite, le résultat se présente en ordre chronologique inversé.

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N
Moi c'était devant la porte de l'armoire à glace de Mademoiselle Quié que je m'essayais au violon avec une odeur de poireaux qui venait de la cuisine et de temps à temps une voix sèche qui elle aussi venait de la cuisine et disait "recommence depuis le début !!!"<br /> Je crois me souvenir qu'à certains "cours" je ne la voyais même pas mais elle me voyait car un "remonte ton bras" ou autres consignes arrivaient régulièrement !!! C'est peut être pour ces raisons que la durée des « cours » de violon a été « courte » !!! Je le regrette maintenant !!! (Par contre, j'adore les poireaux !!!)
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P
Mademoiselle Quié avait tous les talents.... y compris celui de faire la soupe! bon, au moins voici un 2ème témoin de l'authenticité de son existence...<br /> (Pour le piano, j'ai tenu bon longtemps après Miss Quié, ça n'a pas dû venir à elle...)
D
Qui est Mademoiselle Quié? Une question qu'on n'entendra plus!
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P
Et oui ! le bruit de cet authentique souvenir recouvre tout!