inactualités et acribies

Portraits minuscules (2)

20 Juin 2019 , Rédigé par pascale

     Entre une conception domestique de la modernité et une friteuse qui s’enflamme, il y avait le chien Bijou. Mais pour rassurer sur le champ nos amis de nos amies les bêtes, aucun lien entre ce feu et ses cendres, le chien Bijou mourut un jour de mort naturelle, il ne fut point frit. Et comme ce n’était pas un phénix, il fut sauvé tant des fumées réelles que d’un brasier probable ; cela en raison d’une conjonction des astres, ou plus sûrement de la coïncidence entre plusieurs séries causales indépendantes, ainsi que le physicien Cournot définissait rationnellement la notion de hasard un peu trop religieuse à son goût. Le chien Bijou, lui, ne savait pas qu’il devrait sa survie à la rencontre heureuse de chaînes parfaitement déterminées mais indépendantes l’une de l’autre…

     Pour porter un nom pareil il fallait que ce chien fût celui des enfants et qu’il ne fût d’aucune race ni d’aucune lignée. En l’affublant d’un patronyme de nature joaillière, ça lui faisait un peu réparation, ça lui redorait le blason. D’autant qu’il était du genre gueulard et cabochard. Un vrai corniaud, le Bijou, qui aboyait pour rien et pour tout. On sait maintenant que même les chiens les plus bêtes sont éducables et qu’on ne naît pas roquet, on le devient. A l’époque, on se contentait de l’enfermer dans un placard de la cuisine, dévolu exclusivement à son couffin, le placard à Bijou. Chaque enfant pouvait l’y mener, il ne rechignait pas, et pour qu’il pût respirer et disposer d’un rai de lumière, la porte coulissante n’était jamais hermétiquement fermée. Dans la famille des cagibis, ce long et étroit réduit était un probable rattrapage pour rendre droit l’angle d’un mur avec le sol. Ainsi tout le monde avait la paix, le chien qui dormait là tout son soûl, les petits et les grands qui l’oubliaient.

     Mais la friteuse. Il s’agit bien sûr de la bassine traditionnelle en tôle noire, véritable chaudron pour le saindoux bouillonnant dans des borborygmes façon magma, et de son panier en fil où déposer les pommes de terre coupées longitudinalement, après avoir été lavées et essuyées. Cuisson à l’ancienne dit-on aujourd’hui si l’on veut être aimable. Une avancée technique remarquable fut l’invention du coupe-frites, mais toutes les bonnes maisons n’ont pas jugé nécessaire une telle dépense, alors qu’un simple couteau faisait aussi bien l’affaire. Passons. Chez les maîtres du chien Bijou, point de coupe-frites mais une dame qui, outre s’occuper du ménage, préparait aussi tout ce qui pouvait se faire d’avance pour le repas de midi. Donc, les frites, et cela deux à trois fois par semaine, c’est dire si l’on donnait dans la routine, ou dans le rite, c’est selon, vision platement nourricière ou quasi cérémonielle. Quand elle quittait le lieu, pour aller se sustenter elle aussi, la bonne dame du ménage laissait sur la cuisinière -qui était une gazinière- la friteuse et son panier en fil plein de Bintje précuites pour avoir subi leur premier bain de matière grasse. Tout le monde sait qu’une bonne frite se frite en deux immersions. Il suffisait donc avant de partir, d’éteindre le feu comme on dit, synecdoque prémonitoire cette fois. Tout le monde a déjà deviné -aux énigmes ménagères je ne suis pas meilleure qu’aux policières- qu’un jour elle oublia. Les frites dans la friture, la friture dans la friteuse, le gaz allumé sous le tout. Et Bijou dans son placard, qui se tenait à carreau quand la dame était là.

     Quand les parents arrivèrent, la fumée s’en donnait à cœur joie pour noircir les murs, graisser la pièce, saturer l’ambiance. Les vigiles du feu mirent tout leur soin, mais eurent peu de peine, à éteindre ce qui n’était encore ni un brasier ni même un incendie, qui plus est circonscrit à la seule cuisine, si l’on excepte la tenace exhalaison de cramé partout répandue. Et Bijou, à la fois à l’abri et en danger dans son placard fut sauvé. Ce qui ne fait pas la morale de cette histoire sans gravité, qui n’a pas de morale, on va dire que tout est bien qui finit bien. En revanche, ce qui finit un peu moins bien c’est cette conception domestique de la modernité évoquée plus haut qui rapporte à ma mémoire indocile la décision parentale de faire repeindre chaque mur de cette cuisine en une couleur différente, dont un orangé-corail-abricot du plus insupportable effet, jouxtant un bleu pâle marial, un jaune pisseux, un vert amande, tout cela pour être à la page -quelle expression !  La néo-cuisine se trouva dotée d’une table en formica bleu nourri avec tabourets désassortis pour faire joli ; le placard à Bijou disparut. Le souvenir de quelques autres innovations majeures, dont la première cafetière électrique, me jette soudain dans l’ambiance acidulée et burlesque du film Mon oncle de Tati, où le petit chien qui court partout -au fait a-t-il un nom celui-là ? – est, en basset, le sosie ou le double de Bijou, et la maison, le jardinet et le garage du couple Arpel un dépliage et un condensé tout ensemble de ce qu’il fut fait de cette cuisine pour être à la pointe de la modernité. Il était bien sûr impossible que le film de Tati pût avoir inspiré directement les parents, ils n’allaient jamais au cinéma, et puis qui précédait qui ? et l’on ne peut pas dire que la villa cossue, glaciale, inconfortable et blanchissime des Arpel fût une réplique filmique de celle où survint ce presque-incendie-qui-n’eût-ni-héros-ni-écho. Non, il ne s’agit que d’une perceptible ambiance arpellienne qui s’installa durablement comme autant de plans-séquence auxquels il faudra (aussi) faire un sort.

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D
J'adore cet "orangé-corail-abricot".
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P
on en mangerait... pas vrai ?