inactualités et acribies

Clin d’œil pour une rage de dents.

13 Février 2020 , Rédigé par pascale

     (pour V.D)

 

     Tout le monde aime Maupassant.

    C’est rassurant d’avoir à disposition juste ce qu’il faut de grincement de dents pour se sentir en accord avec… juste ce qu’il faut de détestation commune supportable de ses semblables, il ne faudrait quand même pas qu’ils vous le rendent ! L’institution scolaire fait cela très bien — le faisait plutôt, au temps où elle était le lieu de fréquentation de la littérature classique et même le seul ; c’était sans dommage pour hisser des nains sur des épaules de géants, la formule est devenue rebattue, mais seulement la formule, pas sa nécessité. Maupassant est, comme on dit tout aussi couramment, une valeur sûre. Tout le monde a lu, n’est-ce pas, Une Vie, Bel Ami, Pierre et Jean, Boule de Suif, le Horla, n’est-ce pas ? bis repetita ! Tout le monde sait qu’il est normand de la haute. La Haute-Normandie. Que sa vie est enclose très exactement dans la seconde moitié du XIXème siècle, ce qui le fait contemporain de Flaubert, Zola, Bourget et de la très longue liste de tous ceux que les biographies express ou précises, c’est selon son appétit, s’attacheront à signaler ou détailler.

     Jamais il ne croisa Schopenhauer vivant qui mourut lorsqu’il avait dix ans. Pourtant le pessimisme du philosophe irrigue ses textes. On ne le dit que trop, et l’on a raison. Encore qu’il faut aller y voir de près, lire l’un, lire l’autre, les relire tous les deux. S’en régaler. S’en délecter. Ils ne sont pas semblables bien qu’ils se ressemblent. Misanthrope contre anthropophobe. Lequel est qui ? Noirceur contre sombreur. L’un raisonne, dur et froid ; l’autre raconte épineux et rauque. Les deux ont de l’humaine condition une vision réaliste, sans concession. Si vous n’aimez pas qu’on vous mette sous le nez la vie-comme-elle-ne-va-pas et les humains-comme-ils-sont- et préférez la-vie-comme-vous-aimeriez-qu’elle-soit et les humains-comme-vous-ne-voulez-pas-les-voir, n’y touchez pas ! Vous pourriez vous faire de la peine et vos légèretés s’alourdir.

     Il est pourtant un petit texte, une petite chose d’environ quatre pages, et même deux si l’on veut ; de celles qui se lisent d’un trait, d’une lampée, dont on ne sait s’il faut en sourire ou en grimacer, en rire ou en pleurer mais applaudir, cela est sûr, au talent qui conjugue brièveté, cruauté et style comme un stylet ; qui met Schopenhauer sous la plume de Maupassant scalpel devenue pour lui, l’autre étendu sans vie. La scène, inhospitalière s’il en est, s’accommoderait assez bien d’un bloc opératoire et d’une facétie, involontaire, de carabin. Auprès d’un mort* est une nouvelle en deux temps, dont le second, le plus fort, est de ceux pour qui le désespoir ou la solennité ne s’opposent pas à l’impertinence et peut-être même la réclament pour mieux les désamorcer, comme Cioran le fera à sa façon, aphoristique. Maupassant invente le surgissement de l’humour par invitation du réel ordinaire, donnant congé à tous les lyrismes. L’ironie d’une situation qui interdit que l’on s’apitoie ne vient pas de nos sentiments qui, s’entrechoquant nous laissent pantois et cois, mais du spectacle du monde, qui n’a, si l’on peut dire, besoin de personne pour se montrer tel qu’il est : noir, gris, gris-noir, sans recours gracieux. On a parlé du pessimisme littéraire de Maupassant. Cela est vrai, mais pas assez. Comme s’il y avait une option, une décision, au moment d’écrire : le choix du pire, du réel le moins lumineux, le moins édifiant, le plus familier peut-être, le moins exceptionnel certainement. Mais les premières lignes de Auprès d’un mort, vont bien au-delà. De (son) maître Schopenhauer, Maupassant — ou son personnage —  dit qu’il est le plus grand saccageur de rêves qui ait passé sur terre. Pas moins. Et pour lui faire écho, après un temps de purgatoire à cette date dépassé, les mots (célèbres) de Musset à Voltaire contre son hideux sourire et ses os décharnés, dont on saisit plus loin l’intention farcesque. Il fallait tirer la langue au Français pour mieux dire l’inoubliable rire, mordant et déchirant les idées et les croyances d’une seule parole, de l’Allemand.

     La mise en scène est parfaite, c’est-à-dire exacte. Précise. Réaliste. Le lieu, l’heure. Cela suffit pour veiller un mort. Serait-il Schopenhauer. Il est mort comme chaque mort dans cet état-là. Même si sa figure riait. Personne ne dira que le rire est toujours signe de joie, il faudrait être bête. Cadavre bien mort de corps et d’esprit, le philosophe ici était vraiment bien  : le premier dégageait une odeur difficile, le second semblait rôder tout autour. Ce en quoi Schopenhauer faisait un défunt très ordinaire. Nous dirons, pour ne pas déflorer… la chute, que l’ironie incisive de Maupassant trouve ici sa parfaite incarnation !

 

*in Contes et Nouvelles, Tome 1, Gallimard, Bibliothèque La Pléiade. P. 727 ; accessible cependant sur le net.

** retrouver Schopenhauer dans les Archives : 8 septembre 2019 « qu’est-ce que lire ? » ; 15 mars 2018 « de la parénèse ordinaire, cominus et eminus ».

 

 

 

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