inactualités et acribies

Nostalgie inactuelle

6 Février 2020 , Rédigé par pascale

   

 Après Inactualité nostalgique le 31 janvier ici-même, ci-dessous :  I – la transcription stricte d’une copie intitulée « Devoir de Français » ; j’ai 16 ans, je suis en début de Terminale, et ça se sent ! II –celle d’une copie de l’année précédente, j’ai 15 ans, je suis en classe de Première. En rouge les remarques du professeur, le même dans les deux cas. On redit que les travaux se font "sur place" et non "chez soi", sans aucun document, et qu’internet n’est même pas un rêve !

 

 

 

I - Sujet : Madame de La Fayette écrit de Montaigne : « Il y a plaisir d’avoir un voisin comme lui. »

 

L’œuvre de Montaigne reçut de tout temps approbations ou reproches. Mais il est indéniable qu’elle imprima d’un sceau ineffaçable toute la littérature française, si l’on s’attarde quelque peu aux réflexions nombreuses et combien différentes qu’elle suscita partout. Mais il semble qu’au XVIIème siècle, l’œuvre de Montaigne marqua plus profondément encore toute cette société d’« honnêtes gens » qui s’entretenaient dans les Salons. Ainsi, Madame de La Fayette a pu écrire : « Il y a plaisir d’avoir un voisin comme lui ». On peut se demander avec elle si en effet, Montaigne est un agréable « voisin » ou s’il est un compagnon antipathique, et pourquoi. [remarque du professeur : c’est aller loin dans l’antithèse]

 

En ce même XVIIème siècle, Montaigne a paru profondément antipathique [remarque du professeur : erreur ! Pascal aurait apprécié Montaigne peut-être autant que le Chevalier de Méré]. Pascal dit à propos des Essais qu’il eût là un « sot projet ». Et l’on peut avec l’auteur des Pensées relever plusieurs points sur lesquels Montaigne ne ressemble en rien à un plaisant « voisin », mais bien au contraire où sa compagnie devient lassante, parfois fastidieuse.

Après avoir refermé les livres des Essais, on peut garder en soi l’image d’un Montaigne profondément égoïste, peu engagé et chrétien « du bout des lèvres ». C’est ce qu’en a retenu l’austère Pascal, lui pour qui « le moi est haïssable ». Ceux qui adhèrent au point de vue pascalien vont parfois plus loin encore et disent qu’il manque aux Essais la flamme de la jeunesse, que c’est là l’œuvre d’un vieillard qui a perdu plus d’une illusion, balançant sans cesse d’un système philosophique à l’autre, stoïcien par épicurisme car, cherchant à mieux souffrir, Montaigne chercha à moins souffrir.

Ce sont de durs jugements semble-t-il ; et certainement Montaigne a choqué en ce janséniste sévère qu’est Pascal, le classique [remarque du professeur, qui a souligné ce mot rageusement -trois gros traits- : attention ! P. l’est d’une façon très personnelle] et le chrétien. Mais ces critiques n’ont pas l’approbation unanime du XVIIème siècle. Et l’on en rencontre pour qui Montaigne est « aimable ».

 

C’est Madame de Sévigné qui loue l’« amabilité » de Montaigne (bien qu’elle ne voulût en aucune façon laisser les Essais entre les mains de sa fille.) Et Madame de La Fayette semble faire écho à cet enthousiasme. Il semble bien en effet que Montaigne soit un « honnête homme » à la mode XVIIème siècle : instruit, l’esprit fin, ouvert à tout, sans se piquer de rien. Et ces grandes dames [remarque : il était galant homme à l’occasion] ont certainement trouvé en lui un homme à la vie bien remplie, point passionné mais ayant pourtant liberté et vérité pour passions. Elles ont rencontré un homme s’insurgeant contre les principes de cruauté et les méthodes de colonisation [m.dit ; anachronique] du Nouveau Monde, citant les auteurs latins, élaborant un art de vivre et une pédagogie. Il y a bien en tout cela la trempe d’un plaisant compagnon et on comprend que le livre des Essais ait été pour la plupart leur seule lecture.

Mais il n’y a pas qu’au XVIIème siècle que Montaigne a été élu avec enthousiasme et approbation, et actuellement on peut encore voir en lui et en ses Essais une heureuse compagnie pour de nombreuses heures. On connaît la réplique que Voltaire adressa à la sévère critique de Pascal : « Le charmant projet que Montaigne a eu de se peindre », mais il ne faut peut-être voir là qu’une occasion supplémentaire pour Voltaire de prendre le contre-pied du janséniste ? Pourtant, dans une autre optique, on peut prendre à notre compte [stylo correcteur rageur : on… nous ! ; c’est, en effet, une grave faute que de les utiliser dans la même phrase] cette affirmation et louer cet homme de nous avoir livré ses réflexions, ses actions, sa vie intime. Il ne faut pas tant voir en Montaigne un orgueilleux bon vivant qu’un homme vrai, à la recherche de son être profond. « Je suis moi-même la matière de mon livre » nous a-t-il dit. Pourquoi donc être choqué d’y trouver ça et là les défauts, les hésitations de « l’humaine condition ». En aucune façon Montaigne n’a voulu s’imposer, pas plus qu’imposer son art de vivre, si foncièrement adapté à son tempérament. « Il y a mille contraires façons de vivre » nous dit-il. Les Essais ne sont que la proposition de la sienne, dans une touchante simplicité.

 

Il semble qu’on se range plus facilement à l’avis de Madame de La Fayette, à savoir que Montaigne est un « voisin » agréable, avec lequel on éprouve plaisir à passer un moment et, pourquoi pas à « limer sa cervelle » contre la sienne… Ce qui nous plaît dans Montaigne, c’est qu’il n’a pas eu la prétention de vouloir nous imposer quelque chose [plat ! signale le professeur intraitable], mais qu’il s’est montré un homme de son temps, tout en étant un écrivain toujours actuel, aimant l’amitié et la compagnie des autres hommes, haïssant la guerre. Comment ne pas trouver du plaisir à relire les Essais, retrouver cet homme si humain, si lucide et dont le message est : « Pour moi donc, j’aime la vie. » ?

 

Annotation générale (sévère et méritée) l’ensemble est largement insuffisant : ce sujet vous eût mieux inspirée si votre imagination avait pu s’exercer sur une lecture plus attentive de Montaigne. Non seulement l’extrait n° 17 (que vous avez eu à étudier) mais bien d’autres : il est facile de retrouver l’homme dans son livre – et puis de se le représenter comme voisin. Noté : 11/20

 

 

 

 

II Sujet : Chateaubriand évoque ainsi dans les Mémoires… (la fin du libellé n’est pas recopiée, à la demande du professeur, les premiers mots lui suffisaient pour identifier le sujet choisi) ; on déduit de la lecture du travail qu’il s’agissait de prendre la plume à la place de Chateaubriand et d’écrire ses méditations et rêveries lors de la première journée de son voyage de retour d’Amérique vers l’Europe.

 

« Tout le jour une lourde grisaille a pesé sur la mer, et depuis que j’ai mis le pied sur ce bateau, aucun rayon de soleil n’a pu percer l’opaque barrière que forment les nuages. Dès le moment de l’embarcation, un vent humide a commencé de souffler pour ne plus cesser. Mon départ de cette terre d’Amérique fut salué de pluie et d’embrun, et la mer semblait mêler sa voix au chant monotone qui montait du rivage.

Ce ne fut pas la tristesse qui envahit mon cœur quand retentit la sirène — cette tristesse que nous cause la séparation — mais bien plutôt une mélancolie sans égale, à la dimension de l’Océan qui s’offrait à moi, sans borne, sans récif, sans rivage. J’ai laissé s’écouler les premières heures de cette traversée comme on laisse glisser un livre de la main lasse qui ne peut plus le soutenir, et bercé par le clapotement de l’eau sur les flancs du navire, j’ai abandonné mon cœur sans contrainte, à une rêveuse inconscience. Ce bateau qui, il y a plusieurs mois, m’avait éloigné de mon pays natal, ce même bateau me rendait à ma terre et pourtant je n’en éprouvais aucune joie.

Un désir incertain me poussa à aller regarder cette masse liquide qui serait ma seule compagnie pendant ces longs jours de voyage. Et devant cette mer étrangère, devant cette étendue hostile, j’ai longtemps fermé les yeux, essayant de retrouver cette présence qui m’accompagnait au cours de mes promenades à Saint-Malo. Mais le ciel semblait avoir conclu un accord tacite avec la mer, il semblait s’être rapproché d’elle pour lui faire cette confidence de ne me point répondre. Je ne pouvais plus penser alors que j’étais sur ce bateau pour revenir en France, je pensais seulement que j’y étais, misérable, infortuné, trahi par le ciel et par l’eau et rien ne me rappelait ni le ciel de Combourg, ni l’eau de Saint-Malo.

Le reste de la journée s’écoula ainsi, dans une rêverie que rien ne pouvait troubler, hormis l’agitation des autres voyageurs aux heures des repas. Puis, lentement, l’Océan se recouvrit d’une brume aérienne ; on voyait encore par moment la crête des vagues les plus fortes crever cette ouate grise. Déjà montait le pâle disque de la lune, traînant derrière lui un char de nuées noires qu’une main invisible viendrait poser une à une sur cette immensité. Mon cœur s’emplit d’un sentiment nouveau. J’eus peur soudain de me trouver au centre de l’Océan, impuissant face à cette obscurité grandissante. Et les ombres qui s’étendaient sur la mer, s’étendaient aussi sur mon cœur…

Le premier jour de mon voyage touche à sa fin. Il coule au fond de l’eau comme un radeau abandonné, il se perd au milieu des flots, il roule comme roule une bouteille sur le socle sableux ; déjà, il ne m’appartient plus.

Le silence de la nuit monte douloureusement des profondeurs, enveloppant le bateau comme une proie, et entonne un hymne aux accents inconnus. La faible lueur de ma lampe projette des ombres vacillantes tout autour, créant un monde mystérieux de fantômes ; l’eau répète inlassablement sa morne mélodie dans cette nuit privée d’étoiles, et l’homme répète inlassablement sa prière au Créateur ; il se souvient que sa vie comme l’eau s’écoule, qu’elle échappe à ce monde qui est pourtant sa condition. Mon cœur se met à l’unisson de ces voix qui s’élèvent de la mer et que le vent de l’Océan élève jusqu’à Dieu. »

 

Ici, aucune remarque en marge ou dans le corps de la copie  (sans faute d'orthographe)

 Annotation générale en haut : « vous avez enchaîné avec une certaine verve images et sensations. Mais une méditation comporte aussi des réflexions, des pensées. Il est tout-à-fait étrange que Ch. en pareille circonstance ne pense point à sa vie passée ni à la vie qui l’attend à son retour en France… »  [Peut-on ajouter que c’était quand même beaucoup demander à 15 ans ?] Noté : 12/20 (classée 2ème !)

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