inactualités et acribies

Nouvelle lettre à l'édile.*

22 Février 2020 , Rédigé par pascale

 

A Monsieur Émile Marot

Maire de N.                                                                 22 Février 2020 /1921

 

 

Monsieur le Maire,

 

     Je vous écrivais, il y a environ 99 ans, c’était le 25 Octobre 1921 ! Cela fait longtemps et je crains que vous ne me croyiez point. Souffrez cependant que j’éclaire un peu ce tour de magie qui me fait reprendre la plume à une époque où vous et moi serons oubliés de tous, surtout moi, et vous conte comment il se peut que ma lettre traverse la durée d’un bail emphytéotique.

     Il m’est venu cette idée d’une saugrenuité accomplie d’envisager vous décrire ce que pourrait être notre bonne ville de N. si d’aventure, la plupart des maux dont je vous entretenais le 25 Octobre 1921 et sur lesquels vous tîntes silence, perduraient pendant les décennies à venir. Ainsi je me suis transporté par imagination prospective à une époque que ni vous ni moi ne connaîtrons, mais nos descendants, si. J’ai même trouvé pour cette proposition mentale usitée par certains écrivains, un mot que votre connaissance du grec décryptera sans peine : la téléportation. Et je me permets d’user de cet artifice toujours aux mêmes fins, celles d’une réponse à mon épistole précédente, n’ayant aucun goût pour la brutalité mais beaucoup pour l’élégance, en usant cette fois d’un autre moyen, parfaitement honnête mais inattendu.

     Supposons que dans 99 ans, je me promène dans ce que notre ville pourrait être devenue, et même que j’y passe quelques jours de villégiature. Mes arrières-arrière-petits-neveux y vivraient encore. Ils occuperaient peut-être la maison de famille au cœur de la ville, à deux pas des Halles dont nous espérons tous deux qu’en ces temps futurs elles seront toujours en place, bien entretenues et même grouillant d’une importante chalandise qui viendrait y faire ses courses du matin jusqu’au soir ou un peu moins tard, les nombreux et variés commerces de bouche dans les rues voisines proposant les meilleurs comestibles de la région, viandes, poissons, fromages et laiteries, jusqu’à des heures tardives, chaque jour. Mais foin d’anticipations abstraites, je me rends en ville… sur le champ !

     Quelles surprises ! Quels étonnements ! Et même quels saisissements ! Certes, n’étant ni naïf ni candide ni benêt, je m’attendais à trouver des changements. Mais il me faut avouer de suite que je me suis mépris sur tout. Ça commence dès mon arrivée, quand nous voilà mes arrière-arrière-petits-neveux et moi-même, en grande difficulté de célébrer comme il se doit ma présence pour le moins irréelle, en partageant ce qui fut et demeure encore une passion de la famille, les huîtres ! A une encablure d’Oléron, cela allait de soi. Las ! On m’expliqua la conjonction de deux difficultés à mes yeux irrémissibles, mais dont on me dit que depuis des décennies dorénavant, il fallait se débrouiller : je suis arrivé un mardi après-midi. Et alors ? L’après-midi à N. et tout autre jour que le samedi et le dimanche, exclusivement sous les Halles, les ostréiculteurs sont absents. Et tous les après-midi les autres jours, on ne peut trouver, au pays des chèvres, de bons fromages de la ferme. Ni… Je coupe la parole au plus volubile de la tribu, qui n’en continuait pas moins à me faire la litanie de ce qu’on ne peut plus acheter en ville, parce qu’il n’y a plus de négoce ad hoc, qui va des tissus, de la laine et autres articles de mercerie, aux objets ménagers du quotidien, aux pièces de rechange pour les bicyclettes —tandis que j’en voyais un nombre assez conséquent rouler dans tous les sens et à grande vitesse au milieu des piétons ; l’évitement des uns et des autres relevant d'une esquive d’escrimeur de haute tenue.

     J’interrogeai mes arrière-arrière-petits-neveux dans un étourdissement égaré : et tous ces véhicules —les arrières-arrières descendants en quelque sorte des automobiles Barré de mon époque — d’une laideur totale, que font-ils à sembler avancer au petit bonheur, au milieu de chaussées refaites récemment, me dit-on, mais dont les pavés et autres revêtements sont dans un état de crasse pitoyable et dangereux ? Que vous parlai-je, en Octobre 1921, des bottines crottées de mon épouse ! En parcourant quelques rues et ruelles du cœur battant au ralenti de la ville, il fallut se rendre à l’évidence : aucun des moyens de la « modernité » dont mes arrières-arrières-petits-neveux m’ont pourtant vanté les avantages, tant en termes de technique que d’organisation, n’auraient pu venir à bout des immondices, déjections, ordures et saletés de la voirie de cette ville à l’architecture et aux rénovations intéressantes ? J’interrogeai la parentèle :  mais, ne vous êtes-vous plaint ? n’avez-vous alerté ? Sans cesser, sans cesser, me dirent-ils avec un ton dépité. Mes arrières-arrières-petits-neveux ont beau être « de leur époque », ils n’entendent pas —contribuant financièrement à l’organisation de la municipe —qu’on n’entendent pas leurs voix !

     Incroyablement ils me parlent d’un progrès notable que fut ce terme totalement barbare à mes oreilles de « piétonisation » ; j’eus bien du mal à comprendre car tandis qu’ils parlaient, j’assistai à l’occupation et la traversée de voies pourtant interdites aux véhicules à moteur par une réglementation que personne ne respecte. Et en matière de réglementation, la « modernité » ne lésine pas. Sens de circulation et horaires de livraisons, stationnements, dépôts d’ordures, vitesse. Tout est policé, organisé. Tout est prévu, tout est sanctionnable rien n’est sanctionné. La maréchaussée —on me dit gentiment que mon vocabulaire date un peu —a-t-elle disparu ? Non point, non point ! Elle circule pédestrement à une allure de sénateur dans les grand ’rues, la bavarderie en bandoulière ; sans aller jamais quérir un peu plus haut les contrevenants qui s’en donnent à cœur joie.

     Cessons-là ! leur dis-je, pensant que leur ardeur politique les émoustillait un peu ; j’étais pourtant un tantinet tourneboulé. On me dit aussi que le premier magistrat de la ville, élu sur choix libre à scrutin secret et, dit-on, sans rire, universel, est un homme affable ; qui n’hésite pas à se joindre aux badauds les jours de marché. On s’interroge cependant pour savoir s’il est à poigne ou s’il laisse faire. Mais au moins, ajouté-je, vous devez, plus qu’en mon temps, avoir quelques divertissements ? En 1921, il ne fallait compter que sur les terrasses, le théâtre, les concerts, le bal. Et là, j’obtins, avant toute réponse, un éclat de rire magistral ! — Et bien, rien n’a changé ! Sinon la forme et le contenu—Qu’est-ce à dire ? —Le bruit, le bruit, le bruit… de quelques-uns, au-delà du supportable, au-delà de ce que des oreilles ordinaires sont capables d’entendre, au-delà de ce qu’un citoyen normal est tenu d’accepter ; et nous ne parlons plus du quotidien ; nous parlons des « animations » — encore un mot inattendu ! — régulières et réglées que les autorités municipales se croient en devoir d’offrir à peu, quels que soient les gênes et préjudices causés pour tous les autres infiniment plus nombreux. Sans qu’il soit même envisagé une trêve, une périodicité. —Une quoi ? —Une période où de telles agitations feraient la pause, ou seraient déplacées pour ne pas gêner toujours les mêmes —Je vois.

     Non, je ne voyais pas vraiment. Mais la lassitude me prit de regretter une ville que je connais, pourtant dépourvue de bien des facilités ; où les proximités des notables avec les élus décident des choix de vie pour la population ; où les soutiens invisibles mais puissants des politiques parisiens influent sur les politiques locaux ; où la séparation des pouvoirs n’existe que dans la tête de doux rêveurs d’opposition et avec elle le refus de l’accumulation de plusieurs mandats ; je me pris à croire qu’elle pût être plus agréable à vivre. Tout simplement.

      Aussi, j’entrevoyais très sérieusement une téléportation de retour, que je précipitais au grand dam des mes arrières-arrières-petits-neveux, qui, en présence d’une oreille si attentive, se sentaient, d’un coup pousser des ailes, aussi, avant de repartir, nous passâmes visiter des connaissances, qui à deux portes de distance dans la même rue, s’apprêtaient à affronter, chacun à sa manière le scrutin municipal. Ah ! j’omis de vous dire, Cher Monsieur Marot, que j’arrivai, 99 ans plus tard, en pleine période d’élection. Je l’ignorais, vous pouvez me croire. Les deux impétrants y allèrent de leur refrain. Connu, le refrain ; il reprenait pour l’essentiel ce que j’entendais depuis trois jours. Mais, il me faut vous dire, Monsieur le Maire, que si la vie est étrangement incohérente dans cette ville que vous-même dirigez en 1921, cela est peut-être dû à la succession des édiles qui, chacun leur tour, et chacun à leur manière, n’ont jamais considéré leurs concitoyens à hauteur de leur vie quotidienne mais à hauteur de leur pérennité dans la place. Ce qui met en grand danger leur probité. Vous me direz — et sûrement dans 99 ans on fera de même— qu’il n’est jamais tenu compte des réalisations positives. C’est oublier qu’elles ne doivent pas passer pour des conquêtes héroïques mais pour des obligations d’élus.

      Monsieur le Maire, aujourd’hui 22/02/1921, je peux vous affirmer, et je sais que vous en serez absolument abasourdi, que le dernier endroit où je me rendis avant de revenir, aurait fait auprès de vous l’objet d’une récrimination en bonne et due forme si les constations eussent été dans l’époque. En effet, je passai dans deux rues du centre-ville, dont on me dit que la réfection datait de l’été précédent. Je n’en croyais ni mes yeux ni mes oreilles. On ajouta, à voix basse, que personne ne vint inaugurer la fin du chantier, ni offrir le champagne aux commerçants dépités et affaiblis, dont certains mirent la clé sous la porte. Comment vous dire ? Outre l’état de saleté répugnant dû au non nettoiement quotidien et approfondi des trottoirs et chaussées très glissants par temps de pluie, à l’amoncellement de boites débordant d’ordures —qu’ils appellent « containers » —, aux diverses solutions insensées pour gêner la circulation qui, cependant, n’en tient pas compte, lesquelles sont de véritables pièges à piétons, les matériaux ont l’air d’avoir cent ans d’âge ! Noircis, verdis, cassés tout ensemble, après quelques mois.

     Je décidai de retourner fissa en 1921, non que ce soit mieux, mais j’accepte l’excuse de l’époque et du manque de moyens, figurez-vous ! Je repartis donc, non sans avoir mis ma vie en grand danger, en tentant de faire reculer un de ces véhicules motorisés qui prétendait remonter une rue pourtant signalée en sens interdit par des petits panneaux dont absolument personne ne tient compte ! Voyez comment, Cher Monsieur Marot, on vivra dans un siècle environ, dans notre ville, où la réalité et le bon sens auront laissé place aux chiffres et à quelques incompétents de bureau. On me dit, par exemple et pour finir, qu’un concitoyen entêté, avait envoyé cinq missives, cinq, avant que l’on bougeât en Mairie, les doubles ont été conservés. Les problèmes jamais réglés.

Veuillez croire, Monsieur le Maire, en l’expression de ma sincère considération.

Armand Collet.

 

[*on peut trouver la première « Lettre à l’édile » dans Archives, 24 Septembre 2019.]

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