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Pétrus Borel, les dernières années algériennes

8 Février 2020 , Rédigé par pascale

 

         Cela le consolait de ses espérances mortes : il est des phrases belles parfaitement, qui déposent en trois mots une vie tout entière. Et des lieux et des objets pour l’achever en derniers signes d’humour noir du destin. A Mostaganem, ce jour-là, il ne porte pas le bousingot, comme il le faisait à Paris il y a longtemps, ni le moindre couvre-chef d’ailleurs ; ses apprentissages d’architecture de jeunesse, en revanche, lui facilitèrent les dessins et les plans de la maison mauresque qu’il fit bâtir au pays de la Bibésie et de la Siccitude, ainsi parle-t-il de l’Algérie dans une lettre à son frère André. La maison, il l’appelle le « Castel de Haute-Pensée » ; depuis le donjon de pierres rouges, il admire les collines alentour ; dans le jardin un figuier immense et un haut palmier ; des plants de cotonniers. 17 Juillet, la température est cruelle ; soleil ardent près de la commune nouvellement détachée de Mazagran ; des paysages qu’il connait parfaitement, la wilaya de Blad Touria, il en fut même le maire ! Lui, le frénétique, le lycanthrope, le révolutionnaire, l’hugolien, fera d’une énergie désespérée accostant aux rivages algériens, une dépense d’efficacité inattendue en diverses missions de l’administration coloniale, jusqu’aux excès de zèle, de zèle d’écritures en tout genre sauf celui qui convient aux hiérarchies elles-mêmes infatigables. Les deux obstinations n’allant pas souvent dans le même sens, le combat final s’achevait toujours favorablement pour les organisations d’État, les pouvoirs et services publics, auraient-ils vu passer à leur tête, parfois, mais parfois seulement, un responsable favorable au fonctionnaire-poète venu sans le savoir encore mourir ensépulturé dans les sables.1

Précédemment :

                             il parcourt la campagne algérienne devenue terre française d’accueil pour des Bretons, des Alsaciens, des Lorrains entre autres ; l’inspecteur inspecte ; des villages au bled, il veille, il surveille. Il rapporte dans des rapports, et finit par s’exempter des règles du rapportage administratif de papotage se faisant rapporteur inspiré et lyrique plus qu’il ne faut, puisqu’il ne le faut jamais en ces circonstances. Mais qu’un général s’acoquine avec un écrivain effervescent et désespéré et le résultat devient déconcertant. Bugeaud et Pétrus-Champavert en association de circonstance pour la cause française en terre algérienne, cela ne pouvait que mal finir pour le second. On n’écrit pas impunément des poèmes sur le papier à en-tête de l’Administration. On ne laisse pas sans sévir un inspecteur ne pas rendre ses papiers d’inspection à la hiérarchie ; ce que Pétrus faisait trop couramment pour être un honnête fonctionnaire. Alors qu’il était, de l’avis de tous, d’un engagement sans faille auprès des populations dont il avait charge.

     Il faut dire qu’avec ses yeux d’Abencérage, ses grands yeux brillants et tristes, son teint olivâtre, Théophile Gautier décrivait-là non pas tant son ami du petit Cénacle qui braillait dans les rues de Paris, redingoté et scandaleux, que l’habitant prémonitoire du Castel de Haute-Pensée, celui-là même qui faisait dire à Champavert laissant ses clefs à son pipelet, qu’il s’en va plus loin que l’Espagne, plus loin, en Algérie. Sait-on jamais en écrivant, si les mots ne mangent pas plutôt la vie qu’ils ne dé-mangent le papier ? Au milieu de ce siècle-là en Algérie, les amandiers sont poudrés de fleurs, les bigaradiers, frangipane et l’eau d’orangers font autant de parfums répandus. Splendeurs du golfe d’Arzew et de Mostaganem depuis la maison où il s’épuise et s’éreinte à jardiner, charrier du sable, faire pousser des piments demi-doux (felfel lakdar). Il n’est plus Ruy Blas, avoue-t-il, puisque klephte redevenu, réminiscence cependant hugolienne, le klephte est pauvre, riche d’air et d’eau, disait le Maître en substance dans Les Orientales. Une des mémoires vives de Pétrus inendormies à jamais.

     Les brouilles, malentendus, tensions et conflits s’amplifient entre Pétrus et l’Administration, qu’il prend un plaisir fort malin mais fort imprudent à enflammer ; ce qu’on appelle mettre de l’huile sur le feu, ainsi qu’il fit avec un zeste de provocation revenue de loin, quand il se permit de corriger le sous-préfet. Il faut dire que le représentant de l’État français, accusant l’Inspecteur Borel de n’avoir pas mis les ressources de sa propriété à la disposition de la population atteinte de choléra, se rendit coupable non seulement d’injustice mais de crime de lèse-vocabulaire : l’ignorant chef bureaucrate venait, en parlant d’élévation et non d’élevage de cochons, de blesser et l’honneur de Pétrus et la langue française !

     On l’a dit, on le sait, même quand l’Administration a tort, elle a raison. Pétrus Borel en sera révoqué en 1855, le 27 Août. Désormais, depuis sa fenêtre dépourvue de vitre comme toutes celles du Castel, il se retrouve au bout d’une plume usée, mélancolique et triste, pour laquelle la lune est tantôt un fromage dont il manque cependant une moitié pour l’être tout à fait, tantôt un plat à barbe, tantôt un escargot qui bave sur la mer, qui pour tous ces titres de laideurs ne mérite pas sa considération. C’est lui qui le dit. Mais au moins a-t-il une tour, Théophile Gautier, ce roi plumigère, ne peut en dire autant !

     On pourrait le croire reclus en ses pensées hautes dans son Castel, exilé involontaire chez lui, dans la posture romantique du grand fauve blessé. Il y était recru de fatigue, éreinté. Brouettant du sable, récoltant l’orge pour les galettes de gruau, courbé sur la terre. Définitivement klephte. Définitivement. Une existence domestiquée d’être devenue sédentaire, mais une configuration familiale hors du commun : Marie-Antoinette qui l’avait rejoint très tôt, avec sa fille, après son départ pour l’Algérie, Marie-Antoinette avec laquelle il eut un fils, Justus, sa quasi-épouse en quelque sorte, Marie-Antoinette devient sa belle-mère dès lors qu’il convole en (justes) noces avec Gabrielle — la fille d’icelle, sa belle-fille — en mairie d'Alger. C’est la devenue belle-mère qui achète le terrain sur lequel le Castel fut construit, l’offre à son ancien concubin devenu son gendre ; une lettre confondante de normalité assumée rend compte de cette vie effroyablement ordinaire, dans cette espèce de bordj, construit à grands frais, grâce aux deniers de la mère de sa jeune femme, qui fut aussi sa compagne. Pétrus écrit —à un général il vrai, ce qui exige un certain détachement, voire une neutralité — que Marie-Antoinette voulait une maison qui pût être transmise à ses enfants et devenir patrimoniale. La famille de Pétrus Borel, c’est le mot qu’il emploie, se compose désormais de (sa) jeune femme, de son jeune frère et de (notre) mère… Après le décès de Marie-Antoinette devenue folle, une configuration nouvelle se dessine, Pétrus et Gabrielle auront un fils, Aldéran.

     Revenu du jardin, Pétrus écrit. Il tente d’écrire. Quelques temps avant son limogeage, il avait lancé ses derniers feux d’humeur contre la bêtise, rédigé une satire contre un candidat à la députation, lancé une provocation ultime en se déclarant officiellement candidat lui-même, dont on jugera de l’amertume : « Pétrus Borel, ancien homme de lettres, — auteur du Lycanthrope et de Mme Putiphar et de plusieurs feuilletons, inspecteur de colonisation à Mostaganem. »2 ; il pouvait même affirmer sans mentir dans sa déclaration programmatique : « je suis pauvre et je veux rester pauvre » ; je suis aussi Jean-Jacques Rousseau aurait-il dû ajouter3 en ses temps derniers, qu’on pourrait sans exagération voire marqués du sceau de la persécution, même si la paranoïa guette quiconque s’attaque aux administrations et leurs hiérarchies. Pétrus Borel entame la dernière part de sa vie, la paysanne, la terrienne, dans ce qui ressemble fort à une petite exploitation, de laquelle il tire de quoi nourrir toute la maisonnée et entretenir une domesticité modeste de quasi colon. Certes, il a perdu le combat, mais il est honoré, écrit-il à André, d’avoir perdu contre un Voiou, un marlou, un arsouille, un grinche.4 On aime cette dernière énergie nimbée de nostalgie, il est, dit-il dans la même lettre, un « simple littérateur français in partibus… ». Là-bas en France que sont ses amis devenus ? Qu’est-il devenu lui-même ? Une jaserie maussade ici et maintenant, qui n’occulte même pas d’inconvenantes questions d’argent.

     Dans une lettre feuilletonnesque —de mi-novembre à mi-décembre 1856 — Pétrus dit tout de sa vie ordinaire ; une épître de haute graisse venue depuis la maison de Haute-Pensée dont on mesure, ici, que le nom se voulait peut-être plus railleur qu’on ne le croit. Il faut y songer sérieusement. Ne parlait-il pas, dans Don Andréa Vésalius, d’un monsieur avec des gros souliers de philosophie, des pafs, ou pas de souliers du tout ? La lecture de Pétrus Borel nous apprend toujours qu’il faut oser approfondir ses pitreries verbales, elles se font écho les unes les autres. Des « sabots colossaux aux pieds » des miséreuses années 30 au Voyageur qui raccommode ses souliers5 de 1850, il y a toujours du Passereau dans Pétrus ; Passereau, cet excellent et pétillant jeune homme, faux désespéré qui s’en va le cœur léger, demander ardemment au bourreau d’être guillotiné à l’imparfait du subjonctif, qui peut passer, dans certaines circonstances, pour la marque absolue de l’ironie mordante, puisque « la vie est facultative » ajoute-t-il en guise de raison. De quelles pensées élevées les dernières années de la vie de Pétrus Borel l’Algérien se sont-elles nourries ? De regret, c’est certain, mais voilà qu’on s’y trompe, le regret n’est-il pas l’autre version du rêve ? Son bordj est une friperie neuve — on admire l’image — la demeure d’un contemplateur, d’un poète. A cette date6 il écrit « Mon âme a perdu ses ailes ». Il meurt un an plus tard, terrassé - élégance verbal du destin - dans son jardin. Sous le soleil algérien de plein été, point de bousingot.

     Pétrus appartient à la liste qu’il faudra peut-être un jour développer, des penseurs et écrivains qui n’ont, sur cette terre, ni tombeau, ni caveau. Dont nulle cendre, nuls restes n’ont été rendus à la terre ou au ciel. Le cimetière de Mostaganem où il fut inhumé est dés-affecté depuis longtemps. C’est ainsi que l’on dit pour signifier que personne ne vient plus porter aux stèles, chapelles et monuments funéraires les soins nécessaires à leur conservation. La fosse commune recueille alors les restes des restes. Les disparus ont deux fois disparu.

 

  1. Dans une lettre à son frère André ; comme la plupart des termes cités isolément dans ces lignes, extraits de cette correspondance
  2. Cité par J.L Steinmetz (Pétrus Borel -vocation poète maudit- Fayard ; 2002. P.263)
  3. Il l’avait affirmé dans la présentation de Champavert.
  4. En la personne du sous-préfet.
  5. Cf note 7, les deux dernières dates.
  6. L’année 1856
  7. Pétrus Borel, in Archives  : 01/07/2018 ; 03/07/2018 et 31/01/2019 ; 04/02/2019

 

 

 

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D
Aujourd'hui je me contenterai de citer:<br /> "Sait-on jamais en écrivant, si les mots ne mangent pas plutôt la vie qu’ils ne dé-mangent le papier ?"
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P
Merci Denis. Les citations nous citent aussi...