inactualités et acribies

Alphonse et Graziella

23 Avril 2020 , Rédigé par pascale

 

        

    Dans sa Préface introductive de 1926 au roman Graziella, Gustave Charlier se demande si Lamartine est bien digne de foi et sa sincérité inattaquable : il y aurait par exemple — et avec bien d’autres difficultés selon lui — un décalage de 3 ans, entre la « vérité » biographique et la romanesque ; une des manières de démêler le vrai du faux qui agitait, avant toute autre considération, les « critiques » de l’époque. Aussi, cette ahurissante exclamation « Mais alors plus des deux tiers du récit seraient pure fiction ! » est, n’en doutons pas, un terrible reproche : l’auteur n’aurait pas avoué exactement la même chose dans ses Confidences, ses Mémoires, sa Correspondance et dans le roman.

       Graziella était-elle corailleuse ou plieuse de cigarettes, à moins qu’elle ne fût chambrière chez un parent du poète, Dareste de la Chavanne. La beauté grecque de la belle napolitaine est quant à elle, sans conteste, quoi qu’il en soit des reconstitutions alambiquées, du degré de confiance, i.e de méfiance accordé au texte, indifféremment appelé récit ou roman dans la préface. Ce qui n’est pas secondaire.

       Sur le seul prétexte authentique du premier voyage de Lamartine en Italie vers 21 ans, précisément à Naples où il rencontra Graziella dont il s’amouracha, et de son passage à Procida*, l’auteur de la Préface, drapé dans une recherche vertueuse de la vérité des faits, nous inflige des croisements de dates et de lieux, des hypothèses et des propositions, dont le texte ne saurait pourtant être affecté comme texte. Il additionne ou retranche, deux mois par-ci, quinze jours par-là, accuse le poète-romancier de tordre la chronologie, la météorologie, le calendrier, pour conclure : « Nous voilà loin de compte, et que devient l’année entière qu’il aurait passée à se laisser aimer de la jolie Procitane ? ». Réponse (involontaire) de l’écrivain : à faire quelques aller-retour à la petite île, y acheter une barque, y lire Foscolo, Tacite, Le Tasse, Paul et Virginie, des précisions qui pourtant le déçoivent, dans la Correspondance de Lamartine, où Graziella n’apparait que sous la forme furtive de l’allusion. Naples, le Vésuve et la petite île sauvage en face, sont rappelés à son ami Virieu pour les doux moments passés à lire ou se promener ensemble. On sent le ton poli du reproche par le préfacier pointilleux à l’excès : toujours dans sa Correspondance le poète parle volontiers de la Bigottini, ou la Gasselini, deux danseuses très appréciées de la via Toledo mais ne révèle rien de la « chaste amoureuse de Procida » ; et dans une lettre à la Marquise de Ragecourt (1820) et sans qu’il y joignît le prénom de la jolie brune, Lamartine dit de Naples qu’elle est une pure et brutale volupté.

       Le préfacier-enquêteur enquête donc. Il trouve un fragment de lettre de seconde main — objet d’une simple allusion dans un article de Francisque Sarcey, plus connu pour son goût de la raillerie et de l’approximation que de l’analyse littéraire **. Laquelle lettre, dont pourtant on ne sait rien, est tout sauf gracieuse à l’égard de Graziella, si toutefois c’est bien d’elle dont il s’agit ! Lamartine y avoue une passade, pour le dire élégamment, avec une petite fille jolie comme un ange, mais bête comme une oie, dont il ne sait plus que faire, tant elle l’importune, ce qui n’est pas exactement du dernier romantisme. Et pour sceller définitivement le sort de la vraie Graziella, Lamartine l’aurait — le conditionnel s’impose dans cette correspondance épistolaire douteuse — affublée d’un tas d’enfants, manière de dire que sa mort romanesque n’a vraiment mais vraiment rien à voir avec l’histoire réelle. G. Charlier est surtout pris en flagrant délit d’imprécision, lui qui ne cesse d’en blâmer l’écrivain, et même de récidive en se faisant le rapporteur d’un « témoignage inédit », qu’on lui aurait « révélé plus récemment ». Toujours dans une lettre, Lamartine parlant de Naples y nomme Antoniella, qu’il aurait aimée. Conclusion de notre limier : Lamartine aurait eu « plusieurs aventures napolitaines », rabattant le livre — le torpillant, l’asphyxiant — sous la trivialité d’une « réalité médiocre » !

      Graziella est-elle l’Elvire des Méditations ? Certainement dit le signataire de la Préface-Introduction, bien que nous n’ayons rien pour en être certains ! Il y a Julie tout de même… Pas la moindre description, le moindre détail, le moindre portrait. [Reste le titre « Adieu à Graziella » dans les Nouvelles méditations poétiques, qui supporte un poème pour le moins… fuyant.] Élevée alors au rang d’ « héroïne littéraire », Graziella — et Graziella ? — y acquièrent enfin une densité, voire une profondeur, concédant qu’il se peut que l’écrivain ait cédé à quelque mode. Ce qui n’est pas sans circonvolution. Stendhal lui-même s’y est laissé prendre, on en trouve témoignage dans sa correspondance.

      Cet acharnement à chercher le vrai, dénoncer le faux, pour critères de la littérature, à soupeser les « innocents mensonges de la fiction » plutôt que l’écriture ou la composition de cette fiction — serait-elle mentir-vrai ou vérité-mentie — a quelque chose d’intrigant et une force d’attraction telle qu’aujourd’hui encore elle recouvre tout dans l’opinion commune,  au point que le lecteur d’un roman lambda contemporain est toujours sous le coup de cette affaire ;  s’il ne cherche pas strictement à savoir si l’histoire qu’on lui sert est vraie, il s’interroge — dans une forme faible —pour savoir si elle est seulement plausible, s’il peut y croire. Cette demande simple, la plupart du temps involontaire ou inconsciente, n’en est pas moins très puissante, elle constitue pour l’essentiel et en dépit des différences profondes d’écriture et d’inspiration, le critère favori du lecteur de roman : la narration. À cette métrologie est sacrifiée toute possibilité d’analyse, et supprimée par contagion jusqu’à son intention. Il suffira, par paraphrase anticipée, de décrire les personnages et raconter l’histoire, ce que font, inlassablement, toutes les présentations, et les présentateurs, de romans, incapables de dépasser l’exposé forcément aplati, pour ne pas dire écrasé par ce fil narratif.

    Dans son désappointement à l’égard de la trahison narrative de Graziella, G. Charlier donne un indice fort de son attachement à la fidélité — autre version de la mimesis — entre fictif et réel dans le genre romanesque, en saluant un livre anonyme*** et antérieur qui raconte les amours d’une fille de pêcheur napolitain et d’un jeune étranger. Aussi, il n’a d’autre solution que d’extraire de longues citations de l’un et de l’autre distribuant bons et mauvais points selon que tel est plus « dramatique » ou moins « enthousiaste ». Au fond, le préfacier reprocherait à Lamartine de s’être inspiré de ce roman précédent, tout en faisant croire que Graziella était un récit autobiographique (largement détourné). Lamartine se rendrait coupable d’avoir triché à partir d’un épisode vrai de sa vie, dont il fit une fiction, en imitant une histoire fausse. Le préfacier-enquêteur, in fine, reconnaît entre les deux une « parenté littéraire ». Nous retiendrons quand même le second terme, bien qu’il ne reçoive aucun développement.

    Qu’il nous plaise alors de terminer par cette image toute simple — vérité fictive ou fiction vraie — d’une phrase du poète échappée des Confidences et oubliée de cette Préface : « J’écrivais sur mon genou l’histoire de Graziella ».

 

*Procida, est aussi, est surtout celle d’Arturo, dans le superbe roman d’Elsa Morante, L’île d’Arturo, 1963 pour la traduction française, Gallimard, Folio.

**Alphonse Allais ne s’est pas privé d’en faire l’une de ses têtes de Turc, au célèbre cabaret le Chat Noir.  Passionnante époque ! On n’oublie pas que F. Sarcey était du groupe des Hydropathes.

***Charles Barimore, roman sentimental (1810).

[Pour les lamartiniens nostalgiques, lire Henri Guillemin, son précis, pointilleux, un tantinet suranné dans ses élans très lamartiniens, Lamartine -l’homme et l’œuvre- (1940) aujourd’hui aux éditions d’utovie, 2016 - l’un de ses nombreux ouvrages sur le poète-politique.]

           

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D
Graziella, c'est la Gradiva. "Celle qui marche" et qui nous fait marcher.
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P
ah non, non, permets, pour une fois, que je m'oppose -bien que, et même si, je mesure et goûte le second degré- j'ai tant de tendresse pour la Gradiva, qu'elle m'a toujours semblé unique dans son évanescence. Evidemment, je dois rêver !