inactualités et acribies

Libres !

4 Avril 2020 , Rédigé par pascale

 

     Il va falloir choisir ses mots. C’est l’exact et seul enjeu tandis que chacun a son mot à dire, y va de sa « définition » : illogique démarche aveuglément pratiquée dans les instances formelles de l’éducation nationale et informelles de nos bavardages en tous genres, puisqu’une définition préalable à tout débat le clôt avant même qu’il ait eu lieu et l’annule ipso facto. Aussi, la pseudo-méthode circulaire qui prône la fécondité d’un tour de table initiant toute « discussion », présupposant que chacun a forcément une idée sur la question, est une sale manie, qu’il est mal vu et venu pourtant de critiquer. Mais il faut relever le paradoxe : quand on met en examen une notion — ici et maintenant la liberté — pour apprendre de chacun ce qu’elle est pour lui, le verrouillage est à double tour, même si la table est carrée. A partir de là il y a deux options : le compromis ou le compromis. En partant de la définition personnelle de la liberté, on attend une nouvelle définition acceptable par négociation artificieuse afin que chacun y retrouve sa mise. Pas de gagnant, mais surtout pas de perdant ! Chacun repart avec et comme il était venu.

    A-t-on remarqué cependant que le mot définition a comme un arrière-goût de définitif, qu’en cela il contredit l’invitation à réfléchir — suspendre son jugement, disent les philosophes — examiner les choses de près, première signification du mot critique — passer au crible, au tamis des arguments rationnels les motifs avancés pour prétendre savoir. D’autant que la plupart du temps, la conviction que l’on a d’être libre ou de ne pas l’être, s’adosse à des écarts de signification creusés par des approximations sémantiques, voire des ignorances étymologiques et/ou conceptuelles, un vrai pataugeage qui satisfait en nous le goût de la précipitation, du résultat facilement obtenu.

     S’il y a, par hypothèse, au bout du chemin que vous venez d’emprunter avec votre bicyclette, un énorme rocher qui le rend impraticable et votre balade impossible ; si, par une hypothèse contraire, vous envisagez de faire de l’escalade et êtes sorti de chez vous équipé des piolets et autres crampons nécessaires à votre projet, votre choix non seulement n’est pas entravé, mais facilité. Les exemples sont sartriens — dans L’Être et le Néant — pas leur restitution volontairement plus agile. Ils servent l’explication d’un raisonnement fort simple : nous sommes toujours et totalement libres ; un obstacle n’existe qu’en raison de cette affirmation apodictique. Parce qu’être libre ne signifie pas, comme le pensent les adolescents en mal de limites, faire tout ce que l’on veut — exemplaire dépendance et soumission à ses caprices et autres désirs — Épicure, sur ce point est indépassable, et tant d’autres avec lui. Ni même comme le pensent les adultes oublieux de leurs lectures édifiantes, pouvoir choisir entre plusieurs options. Il y a erreur de raisonnement, de méthode ; c’est prendre les choses à l’envers. C’est parce que nous sommes libres que le monde, les objets, les circonstances… se présentent à nous marqués d’un coefficient d’adversité plus ou moins variable. Reprenons l’exemple sartrien : eu égard au projet de faire de l’escalade, le rocher est faiblement coefficienté comme obstacle, il est même totalement favorable ; chacun peut achever la remarque en sens inverse pour la promenade à bicyclette. Sartre poursuit — toujours dans L’Être et le Néant : la liberté ce n’est pas la victoire contre l’impuissance de telle ou telle situation ; ce n’est pas la lutte, le combat, contre des déterminismes indépassables*; le rocher est neutre, ni adversaire ni auxiliaire, puisque seule une liberté préalable constitue, ou non, les limites auxquelles elle semblera s’opposer, ou non.

     Ceci change profondément le sens — la direction et la signification — de la question ; qui n’en est plus une, si l’on a compris que la liberté est inhérente à l’homme, parce qu’il est homme**. Il peut en mal user, il peut la nier, il peut la réfuter, encore faut-il être un être libre pour croire ne l’être pas… On ne peut, non plus, être plus ou moins libre, ni disposer d’une liberté variable selon les petits arrangements ou les satisfactions qu’elle procure ; il est, à ce titre, tout à fait étonnant que la liberté soit reconnue quand on l’estime favorable, et niée dans le cas inverse, alors qu’elle nous est coexistante, tandis que nos désirs, nos caprices, nos dépendances sont changeants. Disons qu’elle s’y heurte, signe évident non pas qu’elle disparaît avec eux, mais qu’elle est. Ainsi, plus encore que la disposition de la liberté nonobstant les contraintes qui semblent lui faire obstacle, c’est la signification que nous lui donnons qui la détermine ; parce qu’il n’y a pas contradiction entre liberté et contraintes, parce que la liberté n’est pas le conflit épuisant de l’homme avec l’extérieur, mais son combat avec, ou contre, lui-même, justement parce qu’il est libre !

     Alors, libre comme un oiseau ? Certainement pas ! L’oiseau n’est ni libre ni pas libre, cela n’a aucun sens. Ni comparaison, ni analogie, ni symbole de liberté ; celle-ci n’entre pas dans la nature de l’oiseau, bien incapable de s’y intéresser, de le savoir, d’y réfléchir. Tout simplement la question ne se pose pas. Faux problème : l’oiseau ne peut, ni ne peut pas, faire (tout) ce qu’il veut : il n’a ni volonté ni entendement… relire encore et sans fin Descartes : Sartre n’y a jamais renoncé, mieux, il le revendique. Et si, à l’inverse de son grand modèle, il n’affirme pas que l’essence de l’homme précède son existence, non seulement il n’y voit pas la condamnation de la liberté, mais la raison même de la dire totale et absolue — au risque d’ailleurs de frôler de bien près la revendication d’une nature humaine que par ailleurs il refuse ; ce qui est un autre et passionnant débat. Du point de vue de l’existentialisme sartrien, que chacun, ayant ou non lu Sartre, peut cependant rejoindre ici, toute expérience ou situation précise n’est au fond que l’occasion d’engager sa liberté — toujours déjà-là, comme pourrait le dire Merleau-Ponty. Les exemples ne manquent pas dans les textes sartriens : la maladie, la prison, un projet. Il faut n’avoir pas fréquenté ni étudié avec précision sa pensée pour s’offusquer d’une phrase, certes provocatrice, mais philosophiquement sans contradiction : « Jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’occupation allemande. » (In La république du silence). Car, si le coefficient d’adversité des choses était alors, on peut le dire, maximum, c’est exactement là que l’existence de la liberté prend sa dimension, immense, totale. Dans une telle situation, tout est possible, résister, collaborer, fuir, se supprimer, et à l’intérieur même de chaque option, d’autres options s’ouvrent encore. Qu’on le veuille ou non, c’est alors un face à face avec sa liberté, avec sa conscience. Et refuser ce face à face, refuser cette réflexion est encore signe de liberté, elle n’est pas une option. Nous sommes condamnés à être libres, telle est la condition humaine. Un terme — condition — dont on aurait tort d’ignorer ou de minimiser la charge, puisqu’il dit tout de nous. Notre possible grandeur autant que toutes nos petitesses.

 

 

*[on notera que, dans la liste de ses exemples Sartre nomme la tuberculose : qui connaît l’histoire tumultueuse de la relation Sartre/Camus (atteint de la maladie) ne peut croire au hasard] 

**L’Existentialisme est un humanisme. Le titre de cette conférence publique de 1945, (noter la date !) publiée en 1946 ; petit livre réédité sans discontinuer depuis, avec raison. Lecture faussement facile, mais facile !

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D
De quoi exercer notre liberté, ce matin. Et les suivants.
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P
Voilà voilà, c'est presque ça...