inactualités et acribies

"J'ai vu personne !"

13 Juin 2020 , Rédigé par pascale

 

 

      On peut crier à la faute grammaticale ! Il n’en reste pas moins qu’elle est parfaite : elle contient plus de sens qu’elle n’en soustrait et nous renvoie aux sources tumultueuses qui ont vu, depuis Homère, ce que ce terme — personne — doit à ce qu’il cache autant qu’à ce qu’il montre.

     Proswponprosopon : le mot grec de tous les dangers. Il mène soit à la personne, soit à son absence — « il n’y a personne ». Aristote l’emploie pour désigner la figure humaine, la face — pro — ce qui (nous) fait face, que l’on regarde face à face, que l’on a face à soi, le visage d’une personne, partant, la personne tout entière, par le mystère toujours fertile de la synecdoque. Nous noterons que les Grecs usent du même mot pour parler de ce qui est devant soi s’il s’agit aussi d’un bâtiment — ce que nous appelons une façade n’est-ce pas ? ou de l’astre lunaire, dont la face cachée n’en existe pas moins que l’autre. D’ailleurs, avant même de désigner, — peut-être depuis Démosthène — le masque, le masque de théâtre, le prosopon représentait dans les fêtes dionysiaques, toute forme de barbouillages ou de mascarades. Dans tous les cas, alors qu’il soustrait au public le visage du comédien, le masque scénique révèle celui de son personnage qui représente à l’époque, plutôt un groupe social – vieillard, jeune fille, jeune homme, servante – qu’un individu, une personne privée. Dans tous les cas, le masque de scène offre un autre visage et pour celui qui le porte et pour celui qui le voit. Pour se montrer autre, encore faut-il être à la fois dissimulé comme étant soi-même, et présenté comme ne l’étant pas. Et bien qu’il existe un préfixe grec pour conforter le principe d’une action, idée, signification ne se rapportant qu’à soi-même comme personne — auto — il ne s’agit pas exactement de l’individu et encore moins de l’identité ou la singularité de chacun, ainsi que nous les comprenons et revendiquons de nos jours.  (Remarquons au passage que les qualités intrinsèques des héros mythologiques, sont plutôt dons et cadeaux des dieux ou des déesses que leurs vertus propres.)

         On s’est plu à croire et à propager l’idée que les masques du théâtre grec étaient blancs, ne couvrant que le visage; mais comme les temples de l’époque classique que l’on persiste à croire couleur de leur pierre calcaire, les masques étaient polychromes, ils couvraient toute la tête, faits de chiffons stuqués de plâtre ou de cire, certainement très inconfortables ; on a toujours admis qu’ils renforçaient la voix, qu’ils la faisaient résonner, sonner, retentir, le trou laissant libre la bouche destinée à per sonare « le son, roulé dans la concavité même du masque! en devient plus fort 1». Ainsi, dans un raccourci qui, en réalité, mit plusieurs siècles, passant du grec au latin par le coup de dé heureux d’un accessoire de scène et, en cela, d’une écriture du monde à une autre, on entrevoit que le masque, persona, en latin2figure un personnage qui n’est pas celui qui le porte. Il l’est d’autant moins qu’il devient fréquent, après Eschyle, que le nombre d’acteurs ne dépassant pas trois sur les planches pour incarner plus de trois rôles, chacun chausse alors plusieurs masques, dont certains, portant leur face et leur profil ensemble, voire plusieurs expressions ou mimiques, montrent, de facto, plusieurs états du même… personnage. Peut-on se hasarder à dire que le masque (de théâtre antique) se portait en écho de lui-même, afin de rendre compte du caractère visible de l’invisibilité qu’il mettait pourtant en avant ?

        Mais les spécialistes modernes de ces questions anciennes montrent avec une certaine gourmandise – tant pour eux-mêmes que pour ceux qui les lisent – que l’on ne doit ni ne peut passer outre l’affairisme théologique de la chrétienté débutante ; tant elle a fait, de conciles en hérésies et retour, pour admettre aux alphabet et grammaire d’un monde nouveau monothéiste, les questions d’irréductibilité et singularité de la personne humaine, son unité et son universalité tout ensemble, aux yeux, si l’on peut dire, d’un Dieu omnipotent, lui-même Un en trois Personnes, distinctes mais semblables par Nature3 . Voilà de quoi occuper une vie. Et couvrir plusieurs générations. Et même plusieurs siècles. C’est pourquoi il serait totalement fautif de ne pas envisager – en/visager ? — cet aspect canonique de la question de l’apparence humaine, et même des apparences, en la rapportant non point à la vérité, ce serait lecture strictement platonicienne, mais à la possibilité de l'effacement de l’individu comme entité. Ou comment la persona, le masque, réel, supposé ou symbolique, occulte délibérément ou pas, la personne non en la supprimant mais en la présentant dissimulée. Tout porteur de masque tient à se montrer, car pour soi seul il l’ôte et le dépose.4

          Aurait-on oublié pour autant la double signification du mot personne, dont on a un seul autre exemple dans la langue – rien – qui peut indiquer soit de(s) petite(s) chose(s), ce qui n’est pas rien, soit l’inexistence : il n’y a rien. Il en est, analogiquement, de même avec la personne, qui devient « personne », un néant d’être et d’existence quand elle n’est pas là. Mais rien, n’est pas passé pour désigner son contraire, par un objet occultant, opaque, alors qu’un masque, un simple masque, a suffi pour réaliser, sans le savoir ni le vouloir, la consubstantiation chère au luthéranisme premier. D’aucuns trouveront le rapprochement hasardeux, d’autres le diront tiré par les cheveux, lesquels sont fort malmenés par les liens qui tiennent les masques – en cuir, en liège, aux époques de la tragédie grecque, révérence à Nietzsche au passage.

          On ne s’étonnera pas de retrouver en Sicile l’une des plus exquises légendes, de celle qu’on raconte aux enfants, sans y changer un mot – et pour cause ! – et met en scène la victoire de la ruse contre la force stupide ; la victoire du nom sur la bêtise, celle de la puissance verbale sur la puissance physique qui, serait-elle ogresque, échouera dans la subtilité sémantique d’Ulysse, qui eut le coup de génie de dire qu’il s’appelait « Personne », ce que répètera Polyphème, le Cyclope bête et méchant, de sorte que, tout le monde sait cela… personne ne vint à son secours, ayant déclaré que Personne ne l’avait attaqué, il passait pour être seul chez lui. Ici, point de masque, point de complications théologique, ni sémantique, ni même grammaticale, le grec ancien se passe de la seconde négation dont le français correct est, à juste titre, si friand. Elle permet, on le voit anecdotiquement ici, de résoudre bien des difficultés logiques. Mais, en grec on peut dire « j’ai vu personne » et – pour excuser quelque peu Polyphème dont la postérité est tout entière attachée à cette bévue – sans proférer la moindre faute, ni d’expression, ni d’expérience. Aussi, personnePersonne, (ne) lui creva d’un pieu rougi au feu, son unique œil. Ou comment dire à la fois, le vrai et le faux. Être et ne pas être, ici réalisé. Et bien que dans le texte, le terme ne soit pas prosopon, celui qu’on a face à face devant soi, mais oὖτις / oûtis, le pouvoir de la polysémie est total, le français, par l’ensemble des itinéraires grossièrement évoqués, ne disposant que d’un seul terme pour dire qu’il y a quelqu’un aussi bien que l’absence de quelqu’un. Nous sommes, à l’égal de cet épisode parfait du discours mythologique, dans la réalité et hors d’elle, et à l’instar de tous les discours baroques, pourtant déjà présents chez Aristote, mais on l’a oublié, à la fois au théâtre et dans la vie. C’est tellement même chose qu’on est capable de confondre les rôles, de croire que l’on se cache alors que l’on se montre, ou, à l’inverse, qu’on se révèle tandis que l’on se masque. Dans l’Etre et le Néant merci à Sartre qui sans le vouloir, du moins sur ce registre, dit dans ce titre à double détente, mais surtout dans l’un des célèbres et meilleurs passages du livre, comment nous abandonnons toute liberté, jouant à être tel ou tel, plutôt qu’à être, mettant un masque invisible sur tous nos faits, gestes et paroles, devenant le néant de nous-mêmes. Mais, doit-on s’empresser d’ajouter, tout le monde faisant ainsi, chacun n’est plus personne pour l’autre. Tel Polyphème – plus aveuglé encore que l’Œdipe sophocléen qui recouvrit sa lucidité intérieure – nous nous trompons sans pourtant faire erreur.

       Du prosopon grec –le visage – au masque scénique latin, persona –le rôle et/ou le personnage joué par l’acteur – à la personne, du triple point de vue grammatical, juridique et philosophique, le parcours n’est pas établi définitivement, et les spécialistes les plus savants, restent donc les plus prudents. Il n’y a dit Maurice Nédoncelle, un très grand sur ces questions5, une « ignorance (est) douce à porter pour le commun des hommes. Elle est un lourd fardeau pour les érudits. Aussi ont-ils voulu s'en débarrasser à tout prix et parfois contre toute sagesse. » Invitation à la réserve donc, aux exceptions près des explications qui font sens, seraient-elles incomplètes, qui ne veut pas dire fausses. Nous retiendrons, nous sachant cependant en dette à l’égard des recherches linguistiques, que prosopon confirme par un usage adverbial attesté, la signification « à l’exclusion d’un tiers », ce que nous rendons assez bien par l’expression « en personne », ou si l’on veut encore, « devant les yeux ». Le visage – les familiers de la philosophie de Levinas lèvent le sourcil – étant bel et bien ce qui dit tout et ce avec quoi l’on dit tout de soi. Qu’on le masque ou qu’on le démasque, n’est jamais innocent mais, moins innocent encore, faisant l’un ou l’autre, l’un plutôt que l’autre, il se peut qu’on s’exempte toujours de soi-même.

 

1)Boèce, Contre Eutychès III. Qu’on n’attend pas dans ce genre de « détails ». Cf plus bas. [On trouve des textes, rares et en partie contestés (un travail allemand de la fin du 19ème siècle par ex) qui remettent en cause cette seule interprétation phonique.] ; 2) et grammaticalement féminin ! 3) Boèce donc ; a beaucoup fait pour venir à bout des hérésiarques Nestorius et Eutychès ; nous sommes à la charnière des Vème et VIème siècles de notre ère, la cause est ardue ; 4) ainsi Descartes avançait-il dans le monde et selon sa devise, lavartus. (par excès de scrupule, m’en vais consulter Monsieur Gaffiot, qui (me) donne ensorceler pour larvare ! Tenons-nous en à Descartes pour lire Descartes, tout le monde latiniste sait que Monsieur Gaffiot (nous) joue parfois des tours ; 5) dont un article très précis de 1948 in Revue des Sciences Religieuses.

 

 

 

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D
Ce qui sonne à travers, à travers quoi ça sonne, résonne. Quel beau texte!
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P
Merci Denis. Cela faisait quelques jours que le masque se rappelait à moi de façon inactuelle.
F
Molière, Le Tartuffe (1669) I,sc.5 v.333-338, Cléante (à propos des faux dévots) :<br /> "Vous les voulez traiter d’un semblable langage,<br /> Et rendre même honneur au masque qu’au visage ;<br /> Égaler l’artifice à la sincérité,<br /> Confondre l’apparence avec la vérité,<br /> Estimer le fantôme autant que la personne,<br /> Et la fausse monnaie à l’égal de la bonne ?"<br /> en prolongement : Roland Gori, La Fabrique des imposteurs (2013) Les Liens qui Libèrent
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P
Belle et fine manière de faire "ré/sonner" mes propos. Merci infiniment pour cet écho savant et nécessaire. On n'en finit jamais avec les masques. (J'avais pensé feuilleter "Le livre des Masques" de Remy de Gourmont -on ne sait jamais, une phrase pertinente est si vite arrivée !- mais dans les piles et les rangées, ne l'ai point trouvé !