inactualités et acribies

Lettre à Isabelle

23 Juin 2020 , Rédigé par pascale

        

     

          Je voulais te parler de toi.

     D’aucuns l’ont fait, un jour d’absence difficile, chacun portant sa peine qu’il ne voulait pas triste, pour faire comme si tu étais là, parce que – ils avaient tous raison – tu n’aurais pas aimé.  Avec toi ils avaient des bouts de vie, des citations d’instants, des morceaux de temps, et surtout, surtout, des existences tout entières, qui furent les plus belles.

    Je n’ai rien de tout cela. Je veux dire pas de chevauchées fantastiques ou d’épisodes épiques, rocambolesques, prodigieux. Notre histoire a le périmètre de l’âtre, de la table familiale, à deux marches de la cuisine, crevettes et bulots-mayonnaise impatients. Elle n’a pas de date, pas de pierres blanches sur le calendrier des années épuisées, pas d’annales consignées. Une photographie archivée dans l’affection discrète -c’est la plus tenace- a pourtant résisté d’un côté l’autre des lointains qui font à la vie des accrocs, qui lui font des griffures. Je serais bien en peine -je mesure le poids de ce mot que l’on croit à tout dire- de me souvenir du jour où je t’ai rencontrée, enveloppée de tissus défroissés, les yeux ensoleillés de sourires.  Non que ce fût si ancien ou que cela se fît au milieu d’une foule ou d’un évènement qui nous auraient trouvées là sans que nous le sachions, non, non ! Je suis tout simplement arrivée, j’aime à le dire ainsi. J’étais attendue, c’est tellement mieux que d’être invitée.

     Je reviens du Marché. Ah oui ! bousculer la conversation cela nous va bien. Donc, le marché.  Le petit bouquet de rhododendrons offert par la dame aux fromages de chèvre, cueillis pour moi, certaine que je passerai. Et la menthe fraîche du marchand de tisanes, qu’irrésistiblement nous avons achetée n’est-ce pas ? Ensemble. Tu vois bien que je n’y arrive pas. Et les huîtres. Tout le monde avec moi s’y attend. Les huîtres, qui disent la mer grise et normande, les îles aux lumières atlantiques, le parti pris du poète, les improvisations autant que les préméditations. Et de retour, le filet gros et plein posé en vrac, j’ai commencé cette lettre.

       Je voulais te parler de toi.

     Ce n’est pas si facile de tenir le mot qui dirait tout, d’un coup. En évitant le reste. Que l’on garde pour soi, telle une poignée d’heures pour élonger un peu, encore un peu, le temps avant de se quitter. Tu sais, cette tristesse d’arrière-automne, d’arrière-saison, qui poisse et qui pèse, et qui s’impose aussi dans les jours de lumière car elle est en-dedans.

     Je ne sais plus bien ce que nous nous disions, un jour, dans la cour du domaine, un genre de château, de ceux qu’on dit désuets, perdus dans les forêts.  Assises  sur son muret gris de pierres, nous riions, comme nous riions ! tout le monde qui nous a vues le sait et les autres dorénavant.

      Ce qu’il fallait que je t'écrive pour me parler de toi.

      

Pascale

 

        

        

        

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
N
Magnifique !!!
Répondre
P
Ce n'était pas facile à dire mais ne pouvait l'être autrement.<br /> Merci.
D
Si belle, "cette tristesse d’arrière-automne, d’arrière-saison, qui poisse et qui pèse, et qui s’impose aussi dans les jours de lumière car elle est en-dedans." La lettre plus que jamais conversation avec l'absente.
Répondre
P
Merci Denis. <br /> La peine nous souffle les mots.
M
Le lecteur ainsi convoqué, étranger au drame qu’il devine, partage, malgré lui oserais-je dire, l’émotion à fleur du texte. Pour, à mes yeux deux raisons. La première relevant d’une affaire humaine à laquelle nous sommes tous avec le temps, à des degrés divers, confrontés qui est là exposée avec l’élégance que mérite l’absente.<br /> La seconde relève, je l’avoue sans vergogne, du plaisir de vous lire, du style, de l’assemblage des mots qui, dans la pratique avertie de la langue, inventent une issue.<br /> J’en déduis, hâtivement peut-être, que la tristesse, le malheur, la tragédie sont mis à distance par le style et la grammaire. Encore faut-il s’y employer et en avoir les moyens. Retour à l’école.<br /> Merci.
Répondre
P
...ou peut-être aussi que la tristesse, pour qui aime écrire et ne peut s'en défaire, passe par une telle obligation.Certainement dans notre rapport aux mots, bien des choses nous ont été apprises, mais en premier, il me semble, le respect pour et l'admiration de la belle écriture, celle qui, à jamais, pour toujours, donne envie, forge le désir. Après, après... c'est un entêtement bien doux !<br /> Je suis profondément émue par ce que vous (me) dites. Merci.