inactualités et acribies

Portraits minuscules (4)

28 Juin 2020 , Rédigé par pascale

 

 

 

Le Père Pécate

                            était chiffonnier mais point trimardeur, vivant de peaux de lapins entre quelques planches, il s’efforçait de rabonnir les chaises paillées dépaillées, et de raffûter des lames crantées par accident. Naturellement, il faisait peur aux enfants, peut-être même que c’était une partie de sa raison d’être sans la moindre raison. Naturellement aussi, il était ventru, velu, noiraud et rougeaud tout ensemble. Jusqu’à ses godillots, qui, en y pensant bien, étaient les mêmes quiaffes que ceux peints par Van Gogh un jour de grande misère. Pas même bons pour être réparés par le gniaffe du coin de la rue.

     Le coin de la rue, c’est le Père Pécate qui l’occupait. Pas plus de prénom que d’adresse. Le portail tant rouillé qu’il ne se fermait plus. A moins que, plus bousillé que les vantaux eux-mêmes, il ne pouvait ni les tirer des ronces dans lesquelles ils s’enracinaient, ni les pousser dans la cour définitivement envahie de ferrailles et de rebuts pour lesquels la pire des brocantes eût été un très chic Salon des Antiquaires. Les battants ne battaient plus, tenaient fichés dans la caillasse, entre fermés et ouverts, juste de quoi laisser passer la charrette qu’à bout de bras, à bout de tout, Pécate faisait entrer et sortir plusieurs fois par jour. Même ceux de pluies, de froidures et de vents. Même ceux de gros soleils.

     Il devait falloir être grand pour se demander de quoi vivait Pécate. Les enfants ne se posent pas ce genre de questions, ni ce qu’il mangeait et où, ni d’où il ramenait dans une noria lente et sans fin, ce qui, de nos jours fait déchetterie ou déchèterie – cela dépend du préposé aux panneaux – mais rime toujours avec tôlerie ou ferblanterie. Ni claquedent, va-nu-pieds, ni crève-la-faim, il était juste sans-le-sou et traîne-misère, besogneux, impécunieux, ne se sachant pas malheureux s’il l’était, son existence, entre deux sommeils de brute, charroyait un vide pesant.

     Point d’hargnosités, point non plus de méchanceries, point d’animosités sinon contre les ramas trop pesants, trop cassés, trop cassants, trop brisés, les cycles trop voilés, les ébréchés trop coupants, trop pointues les échardes. Une vie de riens qui débordait de tout partout. Une vie jusqu’à la gueule de trop-pleins. Pécate de tout un village déversoir devenu, déchargeoir des autres. Pécate, fléau d’une balance de mauvais équilibre. Pécate un jour mourut. Ses greniers à ras de sol et ses remises en dépotoirs aussi. Nul ne s’en souvient plus. Ni moi.

 

(cf les trois précédents "Portraits minuscules", sont dans les Archives, Juin 2019)

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D
Me demande (c'est une manie) d'où lui venait ce nom, s'il le devait aux P4 que nous fumions, nous les apprentis fumeurs, et qui allaient comme leur nom l'indique par quatre. Ou si c'était péché qu'il traînait avec sa charrette. Son péché ou les nôtres. A quelle pêche il se livrait, à quelles cueillettes. Quels déchets il collectait. Quel archéologue il était sans savoir, du moins quel antiquaire.
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P
(sans oublier la Loge P4 de sinistre mémoire). C'était, évidemment, son authentique patronyme, mais tout ce que tu suggères lui va comme un gant, qu'il ne portait pas. S'il y avait la moindre archéologie dans tout cela, elle était fort rouillée... ce qui est une nouveauté du genre !