inactualités et acribies

Sur la lecture.

31 Mai 2020 , Rédigé par pascale

 

 

     Vous êtes entouré de livres. Mais vraiment entouré. Il n’y a pas chez vous une distance de moins de 2 mètres sans livres, empilés, entassés, détassés, posés, en équilibre, ouverts à l’envers, sur les marches des escaliers,

sur les tables, la grande, la petite, le moindre rebord de fenêtre, la moindre niche, les fauteuils. On ne peut plus s’asseoir. Ils ne sont pas rangés. Ou plutôt si : ils sont là où ils ont été posés au moment où il a fallu les laisser pour vaquer à autre chose. Là, cela veut dire descendus depuis les étages où ils occupent les autres espaces, en vrac ou alphabétiquement, ça dépend. Ou selon leur rang, leur temps, leur fréquentation parfois. Mais pas toujours, ce n’est pas possible. Certains devraient trouver place à deux — trois ? — endroits différents.

     

Parfois, il m’arrive de jalouser les maisons où ils sont bien traités. Où pas un ne dépasse ; où l’on n’aperçoit pas, même vaguement, lequel est en cours de lecture. Lequel, au singulier, bien sûr, car personne — ou si peu — ne vous dira en avoir plusieurs inachevés ou en chantier simultanément ; cet après-midi, j’en ai compté sept. C’est ainsi, après moult tentatives et autant de résolutions, que je pratique la lecture. Plurielle, morcelée, adaptée à l’humeur, au jour, à la saison, à l’intérêt, à la conversation amicale récente, au désir. Et, pour les classiques, philosophiques et littéraires, la relecture impérative. Il y a ceux que j’appelle mes « chouchous » que je peux à peine quitter. Je passe de l’un à l’autre, et, forcément, à un moment, une ligne de l’un vient résonner ou heurter une ligne de l’autre. D’où l’importance, la nécessité d’avoir près de soi les trois outils indispensables — selon moi — au lecteur aguerri : un crayon, pointe feutre et/ou surligneur ; des marque-pages en nombre ; des bouts de papier. Et cela, quelle que soit la qualité de l’édition… c’est rude, mais c’est comme ça !

     Et voilà comment, l’après-midi d’un dimanche pourtant ensoleillé paraît-il, j’ouvre une fois de plus — et après plusieurs autres — j’ouvre Le bruissement de la langue de Roland Barthes (Essais critiques IV).

Ce n’est jamais innocent de laisser traîner un livre qui vous a, un jour même lointain, ébloui par l’intelligence de son analyse, ce qui n’a rien à voir avec les formules éculées du genre « changé la vie » ou « ouvert l’esprit » prononcées sans que la plus petite preuve en soit apportée. Dans ce recueil et comme sémiologue, Roland Barthes réunit là de nombreux écrits dans lesquels, il est vrai, on ne peut entrer facilement sans quelques clefs. Pour autant, de l’intensité de son travail spécialisé, on retiendra ce qui se dégage si l’on est de ceux pour qui la rencontre avec l’écrit fait toujours miracle. Peut-être faudrait-il préférer le terme d’écriture qui suppose d’exclure l’insipide, le plat, la mode, le succès coefficienté au nombre d’ouvrages vendus, les passages à la télévision ou les articles de complaisance. Barthes dit que « la liberté de lecture, c’est aussi la liberté de ne pas lire. » Pas de contre-sens : ne pas lire veut dire ici, selon les lois de groupe, les micro-lois auxquelles on se sentirait tenu d’obéir. Lois des recommandations de votre libraire et autres prescripteurs — bibliothèques ou « clubs de lecture » ; à propos des bibliothèques, il dénonce, avec politesse, leur facticité : toujours le livre désiré n’y est pas, dit-il, toujours un autre (vous) est proposé. Elles opposent le réel au désir, ce qui traduit une frustration inévitable, soit la Bibliothèque est trop grande, soit elle est trop petite. Dans tous les cas, elle est inadéquate. On s’y promène, on la visite, on ne l’habite pas. Bien sûr, bien sûr ! Il faut, évidemment, que les livres habitent chez vous, ceux de bibliothèque faisant l’objet d’une dette puisqu’il faut les rendre, et le livre privé pouvant être saisi, agrippé, attiré, prélevé. Sans médiation. Si l’on ajoute qu’il fut acquis et choisi par vous et pour vous, et non par d’autres et pour n’importe qui, Barthes est trop élégant pour le dire ainsi, on commence à saisir ce qu’être lecteur veut dire.

         L’abolition totale et impérieuse du monde que suppose et exige toute lecture — et tout livre — digne de ce nom, est une violence. Rien à voir avec une aimable et passagère mise à l’écart, aux heures choisies de notre oisiveté. Elle nous désinvestit du monde extérieur. L’expression est forte. Elle ne peut se rapporter à l’idée d’un plaisir qui aurait des équivalents dans la vie ordinaire. La lecture selon Barthes a quelque chose à voir avec l’énigmatique, la fascination, la captation. Un rapport fétichiste avec le texte, avec l’écrit. Plaisir aux mots, à certains mots, à certains arrangements de mots. A aucun moment il ne dit que narration ou récit entrent de facto dans cette catégorie : cela ne signifie pas qu’ils n’y sont pas, mais, s’ils y sont, ce sera en raison d’un plaisir métonymique. Sans négliger que tout grand livre fait aussi promesse à son lecteur, y compris non tenue, mais promesse, d’écriture.

        

 

 

 

 

Il y a, dit-il ailleurs (in Le plaisir du texte) un plaisir intense, succulent, et même érotique aux mots inattendus, aux mots qui brillent, indépendamment de leur difficulté, rareté, voire pédanterie, parce qu’ils cassent les stéréotypes, auxquels il faut opposer un principe absolu de méfiance. On pourrait même ajouter qu’il faut se méfier de qui ne se méfie pas des stéréotypes. Comme il y a du tourisme du masse, il y a de la lecture de masse. Barthes, dès les années 70, la fustige : répétition honteuse des contenus, superficialités des formes, morale de la platitude. Des livres dont les auteurs, bien qu’écrivant ne sont pas écrivains et pour qui jamais l’écriture, son mystère démiurgique, n’a fait l’objet d’une réflexion, d’un inconfort, d’une perte de quiétude ou de confiance. Il est logique que de tels livres, « agréables », « formidables », ne bousculant pas notre rapport aux mots ni le rapport des mots au sens, il est normal qu’ils nous procurent du contentement. Mais cela n’a rien à voir avec le langage tapissé de peau, un texte où l’on puisse entendre le grain du gosier, la patine des consonnes, la volupté des voyelles, toute une stéréophonie de la chair profonde.

 

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D
La distanciation physique est difficile à respecter, avec les livres.
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P
Oui, avec les livres cette distance doit être abolie, ce qui autorise par conséquence mécanique l'instauration d'une autre distance bienvenue avec les bavardages du monde, contrariant la lecture même.