inactualités et acribies

De l’importance des préfaces, quand il s’agit de Fondane et de Rimbaud.

9 Janvier 2021 , Rédigé par pascale

Fallait-il choisir entre quelques écrivains catholiques et les surréalistes ? Les premiers forçant l’œuvre du point de vue de la foi, tel le pied des jalouses dans la délicate pantoufle de vair auquel elle ne pourra jamais convenir. Les seconds y trouvant, toujours et partout, le précurseur ébloui de leur doctrine, au risque d’un reniement tardif. Ainsi et dès le début de sa Préface de Rimbaud le voyou de Benjamin Fondane*, Michel Carassou choisit-il de poser une alternative que le profane en rimbaldie pourrait, s’il l’osait, qualifier d’exagérée. Mais ledit profane ne se vantera pas de n’avoir lu ce livre indispensable que trop récemment, et le rimbaldien-canal-historique auquel je pense, doit en avoir le tricorne de travers, mais l’œil qui frise.

Le Roumain francophile – il y en a pour qui cela fait pléonasme – publie cette biographie inclassable en 1933. Il est en France depuis dix ans, à Paris. Dans dix ans environ, il mourra à Auschwitz sans avoir vécu la quarante-sixième année de son âge. Mais voilà comment on se trouve sans l’avoir ni voulu ni cherché dans une perplexité imprévisible : de Fondane et/ou de Rimbaud, qui va-t-on rencontrer ? auquel a-t-on prêté sa meilleure attention de lectrice ?  Certes, il n’y a aucune erreur possible, le premier a rédigé un essai biographique sur le second, l’inverse étant impossible, et l’on sait parfaitement que cela ne porte pas à confusion : le biographe s’empare du bio/à grapher, devenu biographé, et s’efface devant et derrière lui : il n’y a, pense-t-on, qu’une seule façon de construire une biographie, quelle soit édifiante ou pamphlétaire, jamais elle ne saurait se passer de datations, de faits, de citations, de références, et des recherches afférentes dûment signalées.  Jamais elle ne devrait – ni ne pourrait – exister en lévitation. Toujours elle aurait avec le chantier archéologique les points communs du travail de fourmi et de la précision d’orfèvre dans les déblais, les décharges et les excavations. Toujours, la libido sciendi, la curiosité, passion et perfection intellectuelles enfoncées et vissées au sommet et au milieu du crâne.

C’est une surprise : Rimbaud le voyou (nous) parle de Fondane (aussi). Le préfacier – Carassou – dont les précisions d’histoire littéraire sont, de loin, plus nombreuses en quelques pages que dans tout le livre présenté, ne manque pas cet angle : il reporte un extrait de lettre dans laquelle Fondane exprime sa reconnaissance à Chestov,  celui qui lui fit comprendre aussi des hommes auxquels vous n’avez pas pensé, Rimbaud, Baudelaire. Peut-on mieux dire à quel point la formation – philosophique, ici – du biographe fait le biographé ? Et si les plus belles et réussies biographies sont celles qui répondent à la question qu’elles ne posent ni ne formulent pourtant jamais explicitement — qui est cet être-là, quel est son être, autrement dit encore, de quelle ontologie existentielle procède-t-il — celle de Rimbaud par Fondane est un modèle, une réussite. Rimbaud le voyou, sans virgule médiane, il s’agit d’un syntagme à soi-seul.

Ce titre n’est d’ailleurs pas tout à fait celui-là mais c’est volontairement que j’ai réservé la suite : Rimbaud le voyou et l’expérience poétique, construit sous le signe (caché) du chiasme, le voyou et l’expérience (l’existence) unis au centre, Rimbaud/le poète en bordures, en cadre, en encadrement. D’autres auraient, comme il est de bon ton il paraît, retenu la prudence et préféré, « Rimbaud le voyou ou l’expérience poétique ». Avouons que cela aurait tout changé. L’auteur y aurait dépensé son énergie intellectuelle à tenter de trancher, tandis que la conjonction de coordination – la doublement bien nommée – « et » contrarie tout agiotage en faveur d’un développement, d’une démonstration, d’un raisonnement et sa validation.

Dans la Préface de la Seconde Édition, Fondane reprend la raison pour laquelle il a choisi le terme voyou pour le coller, l’accoler au nom de Rimbaud plutôt qu’en faire une discussion, une hypothèse ou une alternative à héros, par exemple. Toute la question de la biographie est contenue là, dit-il ; mieux, la question de toute biographie, qu’on croit tenue à des empilages et autres agencements en meccano, d’amoncellements et successions d’évènements en vue d’une fin – achèvement et finalité – rayonnante. Toute biographie d’un génie serait alors l’observation et la description de cette téléologie ; décidément l’Esprit hégélien règne toujours. Et si elle (la biographie) ne conclut pas, on force les évènements un tantinet — et ça y est. Cela confine à l’idéalisation à marche forcée, qui n’est pas absolument parlant une hagiographie, mais enfin, qui lui ressemble fort, en cela qu’il convient de justifier une vie, lui donner une ou plusieurs explications légitimes, preuves et autres arguments, ou, comme l’on dit aussi, apporter des « clefs ». Rien n’est plus étranger à la démarche de Benjamin Fondane le chestovien, dont on connaît l’attraction pour le tragique, le procès fait à la raison** ou le sentiment profond que toute conscience est malheureuse***. Évidemment, tout repose, pour le biographe sur cette ambiguë question de la nature du génie, qui nous porte à le revêtir d’une admiration irrationnelle, reflet de l’illusion commune sur lui et sur nous-mêmes qui accordons à tort plus d’importance et de sens au fait de chanter plutôt qu’à ce qu’il (ce génie) chante. Et d’ajouter cette expression freudienne – il y en aura quelques-unes dans le corps du livre – il est notre acte manqué ! Remarquons ce pluriel, il n’est pas de majesté mais d’humanité.

*aux éditions Non Lieu – 2010 - ** titre d’un article de 1929 ; *** titre d'une oeuvre parue en 1936, La conscience malheureuse.

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