inactualités et acribies

La philosophie ménagère ou le philosophe en sa maison,

19 Février 2021 , Rédigé par pascale

pour faire suite à trois développements, commis ici même avec promesse d’y revenir, il y a bien trop longtemps* : De quel bois l’homme est-il fait ? puis L’habit ne fait pas le moine prolongé d’une Ajouture, avaient ébauché une « leçon de choses philosophique » par intrusion délibérée dans le monde des objets auxquels les penseurs ont eu recours pour dégager un gain de sens. Un portrait herméneutique du quotidien, ou du banal, où l’on s’aperçoit, qu’elles soient naturelles ou fabriquées — déjà : le bois, le roseau, le cuir, une planche, un bâton, un manteau, une robe de lin — que les matières à démonstration les plus usuelles sont très largement répandues dans le corpus, contrairement à la réputation d’obscurité que l’on fait aux textes.

Spinoza, philosophe coriace s’il en est, annonce pourtant le plus nûment du monde : « Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple : une pierre par exemple … » (Lettre LVII). La pierre — la matière minérale la plus citée mais la plus imprécisée — revient dans son Ethique (I,1, XXXVI), elle était déjà chez Descartes (Méditations métaphysiques III), et Hobbes mais surtout, c’est par une pierre lâchée depuis le haut du mât d’un navire que Galilée établit la loi de la chute des corps : la pierre tombe au même endroit du navire quelle que soit sa vitesse, ne cesse-t-il de formuler. Douze siècles avant eux, Saint-Augustin, pour montrer (dans le Traité du libre-arbitre III, 1,2) que l’homme n’est pas semblable à un objet, mais qu’il dispose de liberté, le compare mais a contrario à une pierre dont le mouvement qui la porte vers le bas la rend tout à fait incapable de se diriger par l’effet d’une volonté libre dont elle ne jouit pas. C’est précisément la raison du choix clair de Spinoza : la pierre lorsqu’elle roule sous l’effet d’une simple impulsion ne sait pas qu’elle entre en mouvement, mais à supposer qu’elle le sache, elle pourrait croire qu’elle en est la cause. Pour démontrer que la liberté humaine est une illusion, Spinoza a besoin de trois conditions : formuler une hypothèse plausible, concevons — on oublie trop cet outil majeur du raisonnement philosophique dont Rousseau se souviendra — ; établir comment elle échoue soit dans l’aporie, soit dans la contradiction ; élire l’objet le plus simple pour soutenir la réflexion — ici, la pierre, qui semble n’entretenir qu’un rapport assez lâche avec la philosophie ménagère.

Admettons. Et poussons alors la porte de la maison, laissons les pierres sur le chemin, ou posons-nous sur l’une d’entre elle, relisons Nietzsche (Aurore, IV, 541) :  Comment il faut se pétrifier. Durcir lentement, lentement, comme une pierre précieuse — et rester finalement là, tranquille, pour la joie de l’éternité.

 

 

Mais que la maison soit d’abord un ensemble de pierres comme le propose Aristote (in de l’Ame, I,1) voilà de quoi relancer notre proposition. La description strictement matérielle suffirait pour principe d’intelligibilité de l’existence des choses, laquelle n’est pas séparée de leur existence concrète. On rappellera avantageusement que le mot matérialisme n’apparaît en français qu’au XVIIème siècle et qu’il faut donc en faire un usage très circonspect pour toute désignation antérieure, à commencer par ce que les Grecs appellent hylé/ ὕλη, assez peu éloigné de ce qu’on nomme de nos jours un matériau ; materia son descendant latin, signifie encore au XIIème siècle un tronc ou même un arbre dont on fait les charpentes ; materia est le bois avec lequel on construit une maison, il en est aux fondements (aux fondations ?), à l’origine, au sens où il la rend possible ; peut-on envisager une maison sans les matériaux de sa construction ? Y compris les pierres, objets inanimés qui ne produisent rien mais dont la matérialité inerte une fois organisée par l’homme constitue une partie du réel, pourtant toujours antérieur à la conscience qu’on en a et même point de départ de toute connaissance. Pour entrer dans la demeure du philosophe, il fallait que cela fût dit, c’est le premier degré de sa lisibilité du monde.

         Distinguerait-on d’abord, sur une table, une coupe de fruits, des raisins par exemple, dont on se demandera s’il y a deux grappes identiques ou même dans une seule grappe, deux grains semblables (Pascal, Pensées II, 114) ? La diversité du monde et des choses — du monde des choses — est à portée de la main autant que la similitude dont l’exemple le plus évident est celui des œufs. C’est Montaigne qui le dit. (III, 13). Mais, pour que l’identité de deux objets apparaisse, il faut que toute dissemblance soit perceptible, il faut qu’elle soit pensable, il faut pouvoir la concevoir comme dissimilitude, il faut donc disposer d’un entendement c’est-à-dire d’un esprit. Que serait la perception d’une disparité hors d’une conscience qui s’en saisit ? rien. Un néant. « L’homme a une plus grande dignité que la pierre ou que la table » affirmation sartrienne (in L’Existentialisme est un humanisme) parfaitement compatible avec un athéisme de principe, et même le justifiant. La table dans la maison, pour pierre d’achoppement de l’uniformité du monde. Ou même le lit dont Platon — insusceptible de toute réduction positiviste — montre (Rép. 10) qu’il n’est que l’image sensible d’une connaissance intelligible et théorique (au sens d’idéique). S’il lui fallut le démontrer d’abord par une allégorie (ibid. chap. 7) devenue la plus célèbre et la plus dévoyée de toute l’histoire de la philosophie, l’exemple mobilier lui suffit pour en justifier la pertinence ontologique. Nul artisan menuisier ne peut construire un lit, s’il ignore ce que c’est.

         Un savoir, une connaissance qui ne dispensent pas d’une position sceptique, et même qui l’incluent, du moins pour le philosophe qui ose se mettre à table, se passer à la question, défier le réel censément objectif et familier — ce qui peut se contredire — prendre le risque du soupçon, s’installe, si l’on peut dire, dans l’inconfort initial d’une question redoutablement simple : Existe-t-il au monde une connaissance dont la certitude soit telle qu’aucun homme raisonnable ne puisse la mettre en doute ? (Russel, in Problèmes de Philosophie, chap.1). Et pour éprouver la validité de son questionnement, une table, une simple table, une table la plus simple possible, suffit à établir que, nonobstant de possibles accords sur ses apparences, ce que Descartes nomme des qualités sensibles (il lui suffira d’un morceau de cire, tout le monde s’en souvient et Clément Rosset, d’un morceau de fromage), des divergences ont vite fait de se manifester : un peintre par exemple, ne verra pas la même couleur que d’autres. Sa texture, le grain du bois, (différant selon l’œil ou le microscope) sa forme (dé-formée selon l’angle où l’on se place, ce que l’invention de la perspective picturale nous apprit), la dureté, le son si on la frappe (remarque venue directement de Descartes) … Neuf paragraphes plus bas, Russell résume ce que nous avons déjà deviné : la table réelle, s’il y en a une, n’est du tout directement connue par nous (…). et pose en conséquence, deux questions 1) Existe-t-il une table réelle ? 2) Si oui, quelle sorte d’objet peut-elle être ?

         Si pour le sens commun tout ce qui « existe » est réel (voire vrai, mais c’est encore une autre histoire) et surtout, s’il n’est pas nécessaire d’être en présence des choses pour qu’elles soient, postulant une sorte d’autonomie de fait de tout ce qui n’est pas lui, le philosophe, en revanche, n’en a aucune certitude et demande qu’il lui soit fait droit d’interroger le monde qui l’entoure. A commencer par les choses les plus courantes, dont l’indépendance ne va pas de soi. Pour que la table soit, poursuit Russell, il ne faut pas seulement que je la voie ou la touche mais que je le sache, comme si, comme tout objet, elle m’appartient plus qu’à elle-même, si l’on peut dire. Aucune table ne se sait exister, encore moins comme table, premièrement. Mais, secondement, aucune table, ni aucun objet n’est ce qu’il est, puisqu’il n’est rien d’autre que l’ensemble des perceptions et/ou « constructions » que l’on a de ou à propos de lui, bien que l’on voie continuellement cette table (in Idées directrices pour une phénoménologie). Peut-être est-ce en raison de l’importance du temps passé à sa table de travail, que ce meuble est pris si fréquemment par les philosophes pour objet de réflexion. Merleau-Ponty (ma table) ; Hume (la table que nous voyons ; mais aussi cette maison …in Enquête sur l’entendement humain) ; Wittgenstein (Y a-t-il quelqu’un pour jamais vérifier si cette table qui est là y reste lorsque personne ne lui prête attention, in de la Certitude, 158 et sqq. ; si je me contentais de croire à tort qu’il y a là une table devant moi, cela pourrait encore passer pour une erreur ; tout parle pour que la table qui est là y soit encore lorsque personne ne la voit, et rien contre ;  qu’est-ce qui m’empêche de supposer que cette table … ; si je dis : « cette table n’existait pas encore il y a une heure » ; et la table, est-elle encore là lorsque je me détourne ; (in Manifeste du cercle de Vienne – 75/195/237/314 ) – etc.

            L’usage philosophique des choses ménagères est si courant et banal, leur usure si fréquente au limage et frottage de la réflexion, qu’il nous faudra (faudrait ?) aussi convoquer, l’appartement de Merleau-Ponty, les médailles anciennes ou la lanterne de Malebranche, un piano mécanique chez Bergson ; la besace d’Antisthène ; le petit panier de Cratès ; le pot de terre d’Epictète ; le fauteuil de Descartes, sa cheminée ; de nombreuses chaises, sièges, vases, cruches et portes disséminés un peu partout. Et bien entendu, sur sa table à n’en pas douter, le coupe-papier de Sartre, qui mérite un développement à venir et à lui-seul.

*Cf Archives : 26 oct. 2019 ; 8 nov. 2019 ; 30 nov. 2019

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article