inactualités et acribies

Le coupe-papier plie et tranche.

27 Février 2021 , Rédigé par pascale

(C’est la suite du précédent)

Peut-être Sartre fut-il le premier et le dernier à se servir d’un coupe-papier. Non, je ne galèje ni ne raille, je m’en tiens simplement à la ligne fixée, celle des textes dans lesquels les objets usuels occupent une place de choix, c’est le mot : ils ont été préférés à des symboles abstrus et abstraits pour constituer un inventaire chosiste au fil de raisonnements pointus. Aussi, de la ligne au droit fil, au pliage et autre découpage, le plioir — devenu un tantinet suranné depuis que nos lectures sont passées par des presses électronisées qui nous livrent des ouvrages prêts à être feuilletés — le coupe-papier, terme formé de deux autres reliés d’un trait de plume, est assurément éligible à notre réflexion. Il sert la double cause de l’Éloge de l’objet et de l’Objet de l’éloge, rapportés au tissage de la raison philosophique telle qu’en ses œuvres et ses démonstrations, la tissure faisant texture, le livre ou le pli non encore découpés et cousus main — celle qui écrit et fait correspondance.

Saisissons-nous du coupe-papier et poursuivons avec Sartre. On ne peut pas supposer un homme qui produirait un coupe-papier sans savoir à quoi l’objet va servir, énonciation qui nous en rappelle d’autres n’est-ce pas ? de celles pour qui le réel ne peut se limiter à ce qu’on en perçoit et oblige à supposer, poser et affirmer une autre réalité, supérieure, transcendante, voire théorétique, intelligible pour le dire avec et comme Platon : indépendante de toute détermination empirico-sensible. Pour ce temps nécessaire mais très court où Sartre se fait platonicien, le coupe-papier comme objet fabriqué par un artisan ne peut avoir d’existence per se. Non seulement aucun objet, celui-ci ou un autre, ne peut se produire lui-même, mais encore, ne peut être produit sans la connaissance de ce qu’il est — ce qu’on appelle en métaphysique, l’essence — même si les métaphysiciens ne raisonnent pas sur l’essence des objets parce qu’il n’y en a pas, mais des sujets. D’aucuns diront que le coupe-papier fait ici illustration pour une opération pédagogique et que Sartre aurait pu prendre n’importe quel autre objet avec le même succès, chacun d'eux ne devant son existence qu’à la préséance de tout ce qui les a rendu possibles, que Sartre appelle recettes et/ou qualités plutôt qu’essence, bien que le terme soit, très momentanément satisfaisant.

Retenons l’objection pour regarder de près notre coupe-papier de … papier. Il n’y a, dans ce passage célèbre – in L’Existentialisme est un humanisme, chez Nagel en 1946, mon édition de 1968 a encore connu le fil de la lame – aucune description, aucun motif n’est donné au choix de cet objet retenu pour une leçon de philosophie, il n’est relié à aucun souvenir, aucune préférence. Pourtant, dès la première représentation de Huis Clos (en mai 1944, au Théâtre du Vieux Colombier) les spectateurs n’ont pu manquer la présence d’un coupe-papier, qui donne l’occasion dans quelques échanges, d’une étonnante assertion c’est la vie sans coupure, ou d’inattendues situations : sa présence dans un néant de livres, l’absurdité cauchemardesque d’un quotidien éternellement voué à un décor insupportable, entre un bronze de Barbedienne et des meubles de salon Second Empire. Dans la version théâtrale du coupe-papier, celui-ci est posé voire disposé ; dans sa version philosophique, il est interrogé. Et tout lecteur-spectateur aguerri au questionnement philosophique et à la démarche sartrienne sait que sa présence sur scène – donc dans le texte – est tout sauf contingente, que sa nécessité, au contraire, est inscrite en creux par l’affichage d’une rupture, d’une coupure, d’une privation logique infranchissable entre une absence désormais éternelle de livres (doublement scandaleuse, Garcin se présente « homme de lettres ») et un coupe-papier. Encore faut-il être res cogitans, chose pensante, i.e esprit, pour penser toutes choses, coupe-papier ou autre. Jamais Sartre ne désavouera Descartes, avec lequel il ne pouvait cependant pas s’accorder : grandeur des philosophies qui jamais ne s’affrontent et cependant s’opposent.

Mais le coupe-papier. Il découpe quelle que soit la façon dont on le tient, puisque sa lame est effilée des deux côtés, bien que son nom le détermine à une seule fonction, couper le papier — des livres ou des enveloppes cachetées. Ce qui le distingue absolument des ciseaux avec lesquels on taille (dans) les tissus, les cartons, on cueille les fleurs, on ôte ce qui dépasse … Alors que, selon le regard que le philosophe-écrivain pose sur lui — accessoire (de théâtre) ou fondamental — sa signification en sera tant modifiée qu’elle en deviendra contradictoire. Le coupe-papier dont l’inutilité infernale se conjugue avec la banalité des copies d’antiques de Barbedienne, fait symbole pour la destinée humaine ramenée à sa stricte représentation ; tandis que le coupe-papier élevé au rang de concept philosophique — autrement dit, n’importe quel coupe-papier — fait signification pour la condition humaine rapportée à sa liberté.

Démonstration. Si nous étions à l’égard de notre condition comme un/le coupe-papier à l’égard de sa fabrication et de son usage, nous serions (désespérément, absurdement et infernalement) déterminés. Mais nous ne dépendons d’aucune détermination préétablie, et bien que notre existence ne nous soit, dans son principe, pas attribuable, elle est pourtant exclusivement ce que nous en ferons. Il n’y a pas l’épaisseur de la moindre feuille de papier entre notre existence et notre liberté. Disposer de l’une c’est disposer de l’autre sans réserve, sans rabat, sans condition. Ce qui contient la possibilité (la puissance dit Aristote) d’en mal user, non de la nier, car sa négation même nie son non-être. Un raisonnement si mal compris — et de plus en plus — qu’à son tour, il mériterait un autre développement. 

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